Il existe deux sortes de ratages : le ratage stérile et le ratage fécond. Il est stérile s'il n'est suivi d'aucune prise de conscience, d'aucune réflexion rétrospective, d'aucun amendement personnel. Il n'est alors que le maillon supplémentaire d'un éternel recommencement, la marque obtuse d'une répétition sans clinamen. Expression vide d'une névrose de destin, où le sujet s'échine à manquer éternellement une cible qui revient toujours à la même place. Cela devrait interroger. Pourtant le sujet s'obstine encore et encore. Il ne voit pas qu'il bute sur un réel, croyant n'avoir affaire qu'à son seul désir.

J'ai l'expérience du ratage fécond dans l'écriture plus que partout ailleurs, parce qu'ici la chose est manifeste : lorsque je termine un article, je puis être satisfait du travail accompli, pourtant il y a toujours quelque chose d'imparfait qui me chagrine : j'aurais dû dire ceci ou cela, je n'ai pas atteint l'expression adéquate, le style est bancal, et mille pensées similaires. De toute manière quelque chose manque, encore que je ne sache pas toujours de quelle chose il s'agit. De désespoir certains déchirent leur texte. Moi j'ai pris le parti de l'imperfection : je fais comme je peux, cela vaut ce que cela vaut, ce n'est plus mon affaire mais celle du lecteur. Je me suis exercé à rompre définitivement avec un texte écrit, à l'oublier sur l'heure et à passer à autre chose. Je ne rumine plus mes insuffisances, je les ai acceptées et assumées une fois pour toutes. Si toute entreprise, quelle qu'elle soit, est marquée d'un ratage structurel, il n'y a pas lieu de se marteler le cerveau. On peut faire mieux, c'est vraisemblable, mais on peut aussi faire plus mal. Et le texte corrigé et amendé est souvent pire que l'original, qui au moins avait le charme de la spontanéité. De même je n'apprécie pas un texte trop "écrit", où l'on sent la volonté de bien dire et je ne sais quelle application qui étouffe l'élan de la sensibilité. Soyons primesautiers plutôt qu'appliqués - fuyons, toutes voiles déployées, tout ce qui sent le pupitre et l'encrier de l'école !       

A sa manière le trop plein d'une écriture parfaite témoigne aussi d'un manque !

J'ai envie de dire que le ratage fécond est le statut et la condition de la pensée créative. On ne peut tout dire, et comme disait l'autre "les mots y manquent" - ce ne sont pas tant les mots qui manquent, nous n'en utilisons qu'une très faible part, mais la stucture même du langage nous contraint à la linéarité. Un mot après l'autre, pour faire phrase, pour tisser une gerbe, alors qu'il faudrait pouvoir dire mille pensées en un seul mouvement, instantané. Mais alors il n' y a plus de pensée du tout, plutôt une bouillabaisse indigeste et inintelligibe. La parade, très imparfaite, est d'écrire très vite, comme je fais, et de saisir la pensée au vol, mais on ne fait jamais assez vite, et finalement on ne dit qu'une part de ce qu'on voudrait dire. C'est sans remède.

Au moins, et c'est là le nerf de la guerre, il en reste toujours, et par un effet de relance, le lendemain on se retrouve vif et allègre devant sa page d'écriture, vierge comme au premier jour.