Les grandes traditions, pour arracher l'esprit aux séductions de l'immédiat et aux attachements infantiles, utilisent la technique du "pieux mensonge", en faisant miroiter des perspectives séduisantes, des lendemains enchanteurs, lesquels ont pour effet de stimuler le désir et de l'orienter dans de nouvelles directions. C'est une technique à double tranchant, car l'impétrant, après avoir fait un long voyage, peiné à travers les broussailles, les ravines et les déserts, peut se retrouver fort dépourvu au regard du nouveau paysage qui se présente à lui. Il a gravi la dernière pente, le voici au sommet, il s'attend à voir un paysage magnifique de l'autre côté, et voici qu'il découvre le même paysage, les mêmes vallées enténébrées et fumantes, la même suie, la même pluie, le même temps et le même espace : s'est-on moqué de lui ? Pourquoi tout ce travail si c'est pour retrouver toujours et encore le même monde, la même peine, le même soleil incertain et capricieux, la même lune mélancolique, et le même corps, mais vieilli de quelques années, affaibli et pituitique, et la même conscience, plus lucide certes, plus fine et acérée, mais vieillissante elle aussi, plus lourde, lassée de tant d'errances, tentée par le profond sommeil de la terre.

Des deux côtés de la montagne règne le même monde. Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais qu'un seul monde, celui où nous vivons. 

Mais alors, ne s'agit-il que d'une grotesque supercherie, d'un marché de dupes ? Pourtant il y a bien une différence : cette montagne qu'il a fallu gravir c'était le double visage de l'illusion. Double, car à l'illusion spontanée, native, universelle, conaturelle à tout être humain, s'est substituée celle du "pieux mensonge", qui a déterminé l'arrachement premier, mis en mouvement le sujet désirant, lequel dans cette nouvelle fantasmagorie, projette l'essentiel de ses aspirations, pour découvrir que là encore, il ne s'agissait que d'illusions. Cette problématique est clairement traitée dans le canon bouddhique, lequel décrit l'aspiration au nibbâna comme le moteur décisif du progrès mental, pour déclarer ensuite qu'il ne faut pas s'attacher au nibbâna, que le nibbâna est un piège, qu'il faut s'en affranchir comme de tout attachement à quelque forme ou idée, quelle qu'elle soit. 

On peut aussi faire le parallèle avec la psychanalyse : l'homme souffrant d'une névrose se confie à un "sujet supposé savoir", et ce faisant opère un passage de sa névrose à une névrose de transfert, dont il faudra sortir ensuite, notammant en découvrant que le sujet "supposé savoir", l'analyste, ne sait rien qu'il ne sache lui-même. Désillusion nécessaire, cruciale, et décisive. C'est elle en effet qui conditionne la sortie victorieuse de l'analyse.

Reste à s'interroger sur la validité de tout ce processus. Sans doute, il n'y a qu'un monde, et ce serait une grossière erreur d'imaginer que l'on puisse accéder à quelque monde meilleur, mieux fait, plus juste, plus heureux. Mais qui ne l'imagine ? La question est de savoir si cette imagination est, ou non, un obstacle, je ne dis même pas au bonheur, mais à une certaine sorte d'euthymie ou de sérénité. Certains préfèrent vivre dans l'intensité du pathos, quitte à se leurrer du tout au tout. C'est un choix. D'autres préfèrent la vérité, quitte à vivre mille déceptions. C'est pour ceux-là que la démarche évoquée plus haut a été conçue. C'est une route aride, qui ne mêne nulle part qu'aux bosquets décharnés de la vérité. Ceux-là ont pu croire un moment qu'ils avaient trouvé la clé du mystère, déchiffré l'énigme, pour s'apercevoir en bout de course qu'il n'y pas de clé, "que Dieu ne répond pas au téléphone" (Jankelevitch), et qu'il faut se débrouiller au jour le jour, errant entre l'abîme de la naissance et celui de la mort.