Dans une lettre attribuée à Cratès le Kunique, disciple de Diogène, on trouve ce passage digne d'être relevé ("Les cyniques grecs", Babel)

"...ne pas chercher à fuir l'inévitable ; car en voulant fuir ce qu'on ne peut fuir, on tombe inévitablement dans le malheur, et en aspirant à l'impossible, on court inévitablement à l'échec. (...) Nous connaissons l'angoisse, nous les hommes, quand nous souhaitons vivre une vie sans vicissitudes. Or c'est du domaine de l'impossible, parce qu'il est inévitable de vivre avec un corps, inévitable aussi de vivre avec des hommes, et que la plupart de nos vicissitudes viennent de la déraison de ceux qui vivent avec nous, et par ailleurs de notre corps"..

L'inévitable est la marque du destin. C'est l'ensemble des conditions qui définissent la nécessité, ici essentiellement la nécessité naturelle, et non la nécessité sociale, qui pour le cynique, précisément, n'en est pas une, dans la mesure où il ne se sent pas tenu par les normes et obligations sociales. On peut s'affranchir du social et du conventionnel, mais pas du naturel. C'est le corps qui nous plonge dans la loi de nature, par la pression invincible des besoins naturels et nécessaires, les mêmes pour l'animal et l'homme. Il est inévitable de "vivre avec un corps", de "vivre avec des hommes", de subir les contacts déplaisants, de mourir. Et il est bien vain d'espérer quelque vie après la mort. L'inévitable borne la vie, marque les limites de la puissance. Celui qui prend conscience pleine et entière de cette nécessité cesse d'aspirer à l'impossible.

Cette catégorie de l'impossible, ici clairement dégagée et signifiée, est présente dans la plupart des traditions philosophiques antiques. En général elle se décline dans l'opposition entre les dieux immortels et les vivants mortels. D'où l'insistance sur la tempérance, comme respect de la limite, et la condamnation de l'hubris, cette démesure de l'insensé. "Rien de trop" signifie : toi qui n'es qu'un homme ne te mêle pas des affaires divines, "n'aspire pas à la vie imortelle" (Pindare), "mais épuise le champ du possible".

Dans une perspective plus moderne on peut lire dans cette lettre une préfiguration de ce que Karl Jaspers appellera les "situations limites" : ce qui est inévitable c'est d'être condamné à vivre avec autrui, de vivre dans un temps déterminé, de rencontrer la maladie, de connaître des échecs, et finalement de mourir. Sartre en tirera une réflexion sur la "condition humaine" et notammant cette idée que "l'enfer c'est les autres". Dans la psychanalyse lacanienne l'impossible passera au premier plan de la théorie. C'est l'articulation du désir et de l'impossible qui détermine en grande part le devenir du sujet. S'il est aisé, selon la pensée classique, de borner le désir au possible (voyez encore Descartes dans la morale provisoire) toute la vie psychique, de l'enfance jusqu'à la mort) témoigne du contraire : l'homme désire l'impossible, et à la limite il ne désire que cela : être aimé contre toute raison, être reconnu de tous, jouir de toutes les femmes, tansgresser tous les interdits, s'immortaliser par l'oeuvre ou le pouvoir etc. Bien sûr, par la raison, chacun peut s'amender et tirer un trait sur des prétentions aussi hyperboliques, mais dans le fond de son coeur il continue de rêver, d'espérer, de fantasmer des jouissances illimitées.

Cette dernière considération nous invite à revoir à la baisse les promesses et les prétentions des sagesses anciennes, qui expriment des voeux pieux quant aux pouvoirs de la raison, faute d'avoir correctement analysé l'âme humaine. La preuve : on n'a jamais vu quiconque s'élever à la hauteur de ces idéaux de vertu ou de courage. Ce ne sont que des idéaux, c'est à dire des images, et il est plutôt rationnel d'en démonter le mécanisme. Cela ne marche pas, voilà l'enseignement des faits. Il faut en conséquence se demander pourquoi cela ne marche pas, expliquer la cause ou les causes de cet échec historique, et se proposer des fins plus humbles, plus limitées, mais accessibles.