Pourquoi s'arc-bouter sur des dogmes et des croyances comme s'il en allait de la vie même ? Pourquoi cette démission de la raison, cette complaisance à l'absurde, au non-sens, à l'infondé, à l'injustifiable ? Quelle est donc cette force étrange qui balaie si facilement des siècles de connaissance éclairée, nous ramenant aux âges obscurs des inquisitions ? Tel se fait sauter en public, entraînant des dixaines de personnes dans son délire, croyant par là fonder la véracité de ses thèses. Mais il ne prouve que sa sottise, et pire, sa mégalomanie meurtrière. Nous qui avons connu quelques décennies de paix relative, de débats sereins, de libéralité dans les moeurs, nous nous réveillons comme au sortir d'un beau rêve, assistant, ébahis et consternés, au retour du monstrueux, de la violence et de la haine. Une déception profonde nous saisit, voyant combien le pacte social est fragile, la paix précaire, la vie incertaine : la peste d'Athènes, hélas, est de tous les temps.

Nous sommes suffisamment psychologues, cependant, pour ne nous étonner qu'à demi. Nous savons d'expérience que le refoulé est condamné à faire retour s'il n'est ni analysé ni compris. Nous avons voulu oublier, nous berçant de l'illusion que la culture est bien implantée, le social apaisé, le débat libre et ouvert. Il n'en est rien.  Tout le travail de civilisation est à recommencer, indéfiniment.

Il en va des sociétés comme des individus : toute avancée est précaire, la régression est toujours possible et menaçante, rien n'est jamais acquis avec certitude. Déception, certes, et résolution. Pas question de se résigner. "Et s'il n'en reste qu'un je serai celui-là". 

La philosophie, je veux dire celle qui ne courbe pas l'échine devant la croyance, est indéfiniment d'actualité. Question : pourquoi l'homme est-il si porté à croire, et en toute rigueur, à croire n'importe quoi ? Il suffit qu'un se lève et dise : "je sais, je sais ce qu'il vous faut, je sais ce qui est vrai", pour que les disciples accourrent, se pressent dans les meetings, fourbissent leurs armes et aillent titiller le parpaillot, le renégat, le scélérat, l'hérétique, le schismatique, le mécréant, et le fasse griller gentiment sur le bûcher. Par bonté d'âme, évidemment, par amour du dieu unique et miséricordieux. "Spinoza, l'hérétique, crachez sur sa tombe" (historique : c'était le traitement que la communauté juive d'Amsterdam avait réservé à celui qui s'était détaché d'elle pour penser par soi-même). Et je ne dirai rien des propos injurieux et infâmants adressés régulièrement à Epicure, à son école et à ses disciples.

Pour quoi tant de haine ? Quel danger représente donc, pour le croyant, celui qui s'écarte, conteste, veut des preuves, ou qui simplement se tient à distance ? Danger narcissique, le plus grave : si l'on peut penser autrement c'est que je n'ai pas forcément raison, le mal-croyant mécrant menace ma foi, donc ma vie. - Etrange foi qui ne se soutient que de l'autre, qui n'existe qu'authentifiée par l'autre, et qui, en elle même, ne se soutient de rien. Le croyant ne parvient pas à croire vraiment aussi lui faut-il cet écho confirmatif dans l'autre qui le certifie dans sa croyance. En bref on ne croit jamais tout seul.

La croyance fait lien. Elle conforte, associe, réassure. Elle est le UN : "un seul dieu, un seul peuple élu, une seul foi". Unifiante et totalitaire par essence. Voyez Hitler : "Ein Reich, Ein Volk, Ein Führer".

Pas de liberté sans solitude. Qui veut la liberté doit accepter, assumer des ruptures. L'acte fondateur est nécessairement le rejet inconditionnel de toute croyance, de toute adhésion ou adhérence, église, secte, communauté d'intérêts, parti, organisation de masse, de toute inféodatioin de pensée, affiliation et soumission. C'est un préalable. A partir de là l'aventure de pensée peut commencer.