Symptoma : étymologiquement, ce qui tombe ensemble, rencontre, accident (dans accident on retrouve le cadere latin, tomber) ; négativement ruine, désastre. Dans le langage médical le symptôme est le signe caractéristique qui accompagne une maladie, ex les symptômes de la peste. Repérer les symptômes et les relier dans un diagnostic est une qualité indispensable de l'art médical. En psychologie on parle également des symptômes de la névrose ou de la psychose. Mais c'est la psychanalyse qui a renouvelé l'approche, en déplaçant le sens du symptôme, qui n'est pas forcément un indice négatif, reductible à une expression pathologique, mais une formation signifiante révélant l'ambiguité foncière du sujet à leur égard. Face à ses propres symptômes, il se plaint dans la mesure où ils sont source de souffrances, mais par ailleurs il les cultive avec délectation, refusant inconsciemment de s'en délivrer. La réduction d'un symptôme se compense ordinairement par l'apparition d'un autre, selon une logique du déplacement typique du procesus inconscient. Je cède ici mais c'est pour résister ailleurs. A telle enseigne qu'on se demandera si une disparition des symptômes est possible, et si, par la force des choses, l'analyse n'est pas interminable.

Le patient tient à ses symptômes parce qu'ils expriment quelque chose de sa vérité subjective, qu'il ne peut consentir à banaliser dans le discours commun. S'il résiste c'est qu'il veut être reconnu dans sa singularité différentielle. Le symptôme fonctionne comme un marqueur, un signe par quoi l'insocialité du sujet se revendique comme telle.

Il est possible, en analyse, de réduire les symptômes les plus gênants, par exemple les grandes angoisses. C'est dèjà un résultat appréciable. Mais par la suite cette efficacité spectaculaire fonctionne de moins en moins. Et à la fin il reste un reste, un quelque chose qui semble échapper à toute interprétation, quelque chose comme un roc irréductible, où figure, comme une peinture rupestre, une manière d'image, un complexe de sensations, d'émotions et de formes dont aucune analyse ne peut rendre compte. On peut en parler, décrire à l'infini, associer et décomposer, cela reste, inébranlablle, inaltérable. Faut-il en conclure que c'est une figure du réel, la forme dans laquelle le réel du sujet (le non formalisable) s'est fixé comme l'emblème, ou le signe de sa différence inaliénable ? Après tout, il y a une logique à cela : analyser c'est métaphoriser, transposer la singularité inintelligible en langage intelligible, donc socialiser l'individuel, le remettre dans le champ du symbolique et par là le rendre communicable, échangeable. Ce qui était bloqué, par exemple sous la forme d'un mutisme névrotique, se remet à fonctionner, se rétablit dans le champ de la communication : le sujet retrouve l'usage des échanges sociaux. De même pour l'anorexie ou la boulimie. Mais si la totalité du sujet singulier pouvait se convertir en échange socialisé, resterait-il un sujet ? Peut-on croire qu'une telle transposition est possible ? Il y a forcément un reste, et ce reste, le plus souvent s'exprime dans un symptôme résiduel, par lequel le sujet dit l'écart, le revendique et le clame.

On dira peut-être : mais la création vaut mieux que le symptôme. Bien sûr. Mais le problême reste le même. La création contribue fortement à résorber le symtôme mais ne le supprime pas. Voyez la vie intime des artistes, cinéastes et poètes. Sont-ils si différents de nous ? Et souvent pires, névropathes, dépressifs, caractériels, hallucinés, mégalomanes, asociaux, mélancoliques - déjà les Anciens soutenaient que le génie est de nature mélancolique - lorqu'ils ne sont pas franchement psychotiques ou schizophrènes.

Je retrouve mon problême du début : il y a un reste, inanalysable, irréductible. Est-ce encore un symptôme au sens ordinaire du terme ? On pourrait créer la notion de "symptôme terminal" pour désigner cette sorte très particulière de fixation somatique ou psychique qui signe la fin du processus de l'analyse. Symptôme non de la "maladie" mais de l'impossibilité à tout dire, à tout formaliser, à tout comprendre, signe d'un "réel" psychique, marque indélébile ou cicatrice vivante, témoignant de la persistance de ce reste où se reconnaît la singularité du sujet.

Précisons encore : ce n'est pas du réel pur - lequel est informe, indéterminé, par delà toute forme ou figuration, apeiron indicible - mais un bloc sujectif, alliage énigmatique de forme et d'informe qui signale la proximité immédiate du réel, ultime borne protégeant de la dissolution.