J'aime beaucoup les exercives physiques, à la condition qu'ils libèrent et exaltent la puissance du corps, qu'ils intensifient la respiration, qu'ils détendent au sein de l'effort même. S'efforcer sans forcer, voilà ma devise. Ne pas brutaliser, ni contraindre, mais donner de l'ampleur, ouvrir, dilater, enthousiasmer. Ce que ne permet pas toujours la pratique du sport, trop centrée sur la performance, obnibulée par le succès. J'aimais bien le hand-ball que j'ai pratiqué assez longtemps, qui m'a donné de belles émotions, puis je me suis lassé. Je suis resté de longues années sans rien faire, entre vingt et trente cinq ans, ce qui m'a passablement rouillé, avant que de reprendre enfin, conscient que je me faisais du tort, que l'effort mental était excessif, et que je glissais inéluctablement dans une sorte de déséquilibre, qui, à terme me serait fatal. Je rêvais depuis longtemps de pratiquer les arts martiaux, imaginaire oblige : ce fut une révélation. Le corps était encore vigoureux, le souffle bon, le courage intact. Je me mis à l'ouvrage avec toute la résolution d'un converti, sans rechigner, sans balancer, et de la sorte je franchis quelques obstacles physiques et mentaux qui avaient pu me sembler infranchissables. Mais là encore il y avait un esprit qui ne me satisfaisait qu'à demi : on y prêche l'imitation, la compétition, la victoire sur l'adversaire. C'est la martialité qui, dans son essence même, mérite des réserves. Car enfin je n'étais pas en guerre, ni contre des rivaux, ni contre moi-même, et je finissais par me demander quel était le sens de toute cette bataille virtuelle contre des ennemis virtuels.

La vraie révolution fut la découverte de ce que l'on nomme "la voie interne", qui privilégie le travail sur soi, le développement de l'énergie, et la conscience. Par chance j'avais suivi des cours de yoga depuis des années, sans y exceller, mais suffisamment pour percevoir l'esprit de la voie interne. Mais le yoga est statique et il me fallait des mouvements, de vastes enjambées, des envolées dans l'azur ! L'art parfait c'est celui qui vous fait oublier vous-même pour vous propulser dans l'infini ! Ce qui peut se faire, d'une certaine manière, quand vous êtes en total acccord avec vous-même, que toutes les divisions sont effacées, et que vous vous sentez en joie ! Moments précieux, qui font songer à l'expression taoïste : "chevaucher le vent". Bien sûr ce ne sont là que des images, mais elles rendent assez bien compte d'une expérience en soi inexprimable. Disons que dans ces moments-là on a conscience de réaliser le véritable esprit du Tao : la voie interne est l'union de l'intérieur et de l'extérieur. Dommage que cela dure si peu, et qu'il faille indéfiniment recommencer.

Depuis je pratique une forme personnelle de relaxation dynamique dans laquelle je fais une synthèse des techniques et disciplines dont j'ai pu apprécier les bienfaits. Il faut du temps pour former le corps, et l'esprit plus encore, afin de maîtriser quelques techniques fondamentales. Mais la technique n'est qu'un outil, qui doit être oublié, le moment venu. Vient enfin cet âge heureux où l'on n'a plus rien à prouver, ni aux autres ni à soi-même, et où l'on peut developper ses capacités dans le sens de l'harmonie, laquelle est toujours à faire, et à faire encore. La Voie est virtuellement infinie, ouverte sur l'infini - même si, de fait, elle est un jour ou l'autre brisée par le destin.