Il est bien vain de revisiter le passé, c'est une affaire entendue. Nous ne vivons qu'au présent et nulle part ailleurs. C'est imparable. Mais notre esprit est une composition complexe, qui ne peut s'abstraire si facilement de son histoire, faire table rase et feindre une virginité idéale. Si telle image du passé fait retour et occupe nos pensées on peut toujours la repousser, se détourner, mais ilest fort à parier qu'elle reviendra encore et encore, jusqu'au moment où elle parviendra à se faire reconnaître : il est plus sage de l'accueillir, de la considérer, d'en extraire la substance signifiante, et alors il est possible qu'elle retourne à jamais dans l'oubli.

Ajoutez qu'il est parfois agréable de voyager dans le temps. La rêverie, si elle s'élève un peu, saura mêler intimement le passé et l'avenir, la mémoire et l'imagination, vous plongeant par degrés dans un no man' land temporel, qui pour être irréel dans les faits, n'en a pas moins le charme de l'èvocation, qui est belle et bien présente. On rêve au présent, on remémore au présent, on imagine au présent, si bien que, quoi que l'on fasse, on agit toujours au présent, et on pâtit au présent. Le présent est seul réel, mais s'il y a le présent du présent, il y a aussi le présent du passé et le présent du futur, tous plus ou moins mêlés et confondus dans la conscience du moment présent, qui est plus complexe, plus composite, plus ambigu qu'il n'y paraît à première lecture.

Dire : vivez au présent, c'est un conseil bien ridicule si l'on ne peut vivre ailleurs. Cela dit, il y a bien des manières de vivre au présent, comme on vient de voir. On peut y être sans y être, comme fait le psychotique, ou feindre de n'y être pas, comme fait le distrait, le rêveur ou le nostalgique. On peut aussi s'efforcer d'y être de plain-pied, comme fait l'apprenti en sagesse, mais il faudra l'avertir que la chose est bien difficile, qu'il ne suffit pas de la vouloir, et que pour y parvenir il faut "dépouiller l'homme", décrasser l'esprit, en avoir fini avec les attachements et les passions, ce qui se révèle quasi impossible. Houei Neng, le grand Maître Chan, notait que ses aimables disciples se trompaient du tout au tout en vlsant le néant de pensée : la non pensée n'est pas l'absence de pensée mais le non attachement aux opérations et produits de la pensée. De même vivre au présent n'est pas vivre comme s'il n'existait ni passé ni futur, mais vivre en apprenant à se détacher des représentations du passé et du futur.

Les enseignements de la tradition de sagesse sont excellents, mais encore faut-il les comprendre exactement. Ils peuvent faire plus de mal que de bien. Ils sont comme certains remèdes qui tuent le malade en croyant le guérir. Aussi faut-il en user avec circonspection. C'est particulièrement net pour la notion de vacuité, contre laquelle Bouddha ne cesse de mettre en garde, condamnant sans cesse le nihilisme, bien pire encore que l'éternalisme. Accéder à la conscience de la vacuité signifie comprendre que le moi, comme les choses, est non substantiel, impermanent et interdépendant. Ce n'est pas le néant, c'est un mode d'existence relatif, entre naissance et mort. De même pour le présent.

En conséquence je crois qu'il ne faut pas s'acharner à quelque pureté et sublimité mentales. Faisons comme nous pouvons. De toute manière les pensées viennent, on ne sait d'où, ni pourquoi, et vont, on ne sait où, ni pourquoi. "Hasard les donne, hasard les ôte". Laissons venir, laissons passer. S'il est besoin de rééxaminer le passé, rééxaminons. Si non, passons outre. Ce qui compte, ce qui est bon, c'est de voyager, d'errer, de batifoler, sans mauvaise conscience, sans plan arrêté, et d'avoir la souplesse de ne pas en faire toute une affaire, allant et passant, de bon pied, de bon oeil, comme va le vent.

Deux moines, se promenant au long d'une rivière, aperçoivent une femme qui se noie. C'est une règle de ne pas toucher un corps féminin, mais un des moines se jette à l'eau pour la sauver Quelques moments plus tard l'autre moine lui fait reproche de s'être souillé au contact d'un corps interdit. "Comment donc, lui rétorque le premier, tu penses encore à cette femme ?"