"Eadem, sed aliter " - les mêmes choses, mais autrement, c'est la formule attitrée de Schopenhauer. "Le même" c'est évidemment le vouloir vivre. "Autrement" c'est l'apparence de variété, l'illusion de renouvellement. Sous de nouveaux costumes c'est l'éternelle tragi-comédie de l'existence, l'inchangeable nature humaine, mêmes passions, mêmes intérêts, mêmes déboires et afflictions.

Mais on pourrait envisager la chose autrement, et je ne sais trop si Schopenhauer y a songé, mais cela reste résolument dans l'esprit de la doctrine : considérer que l'"autrement" ne qualifie pas seulement l'apparence extérieure, mais le vouloir lui-même. Car enfin l'idée selon laquelle la nature serait toujours absolument identique à elle-même, figée dans un déterminisme intégral, a vécu. Nous savons aujourd'hui que l'univers a une histoire, que les étoiles naissent et meurent, que les galaxies se déplacent à des vitesses inimaginables, que tout change et se transforme sans cesse. A première vue il n'y a nulle part d'identité, de constance, de régularité durable. Eh bien, cela ne change en rien l'idée du vouloir-vivre comme principe universel de la nature, car si les formes changent (galaxies, étoiles, planètes etc) elles sont toujours l'émanation de la seule puissance absolue, qui contient tout et qui est tout. Le vouloir est toujours le même jusque dans les formes innombrables et changeantes de la nature : eadem sed aliter. La notion est assez riche pour englober à la fois la répétition dans le même et le renouvellement, si toute création est encore la manifestation du Vouloir.

Du coup c'est la notion même de répétition qui se révèle problématique. Elle convient tout à fait pour décrire la comportement humain, les cycles historiques, les mouvements apparents de notre monde proche. Mais à l'échelle du vouloir lui-même, que signifie l'expression : le vouloir est répétition ? On peut parler de répétition en distinguant deux extrêmes entre lesquels on repère des phénomènes qui se répètent, par ex : tel homme, entre ses dix-neuf et ses soixante ans s'est sottement arrangé pour rater toutes ses aventures galantes, répétant les mêmes erreurs, se précipitant dans les mêmes échecs - Freud dirait : névrose de destinée, compulsion de répétition - mais comment comprendre une répétition sans commencement ni fin ? La répétition répète quoi? Il faut necessairement poser, pour parler de répétition, un quelque chose de principiel, de premier, d'initial, qui serait antérieur à la répétition elle même, et que la répétition agit, met en scène comme reproduction du même. Quelle serait alors cette antique et inconnaissable origine, antérieure au mécanisme de reproduction ? Evidemment, on n'en trouvera aucune. En toute rigueur, la répétition du vouloir ne répète rien, puisqu'il est posé que le vouloir n'a pas de dehors, pas d'antériorité externe, pas de principe fondateur : répétition sans cause ni raison, sans origine et sans fin. La répétition du vouloir n'est pas une répétition, c'est une durée sans bornes, sans avant ni après, c'est l'éternite même, un autre nom de l'Aïon.

On retrouve, en d'autres termes, mais avec la même rigueur, la phrase d'Héraclite :

"Ce monde, le même pour tous, aucun dieu ni homme ne l'a fait, mais il était, il est et il sera, feu toujours vivant, s'allumant et s'éteignant à mesure".

On pourrait, en forçant un peu le trait, dire la même chose du vouloir, qui est aussi une manière de feu, mais en version diabolique, là où le Grec Héraclite célèbre l'impérissable lumière du monde.