"Une philosophie où l'on n'entend pas, entre les lignes, les pleurs et les grincements de dents et le terrible vacarme du meurtre général réciproque, n'est pas une philosophie". (Propos de Schopenhauer lors d'un entretien en 1858)

Quoi que l'on pense par ailleurs de notre philosophe, et il faut avouer qu'il est souvent irritant, voire cabochard, il aura été inconstestablement l'immortel penseur qui introduit la catégorie du réel dans notre espace mental. Outre la violence déchaînée de ce monde dont il dresse un tableau sans complaisance - que nous voilà loin de l'optimisme des Lumières et des espoirs un peu sots des théoriciens de l'Histoire (Hegel, Comte, Marx) - outre le constat désabusé que le bonheur est impossible et la paix une absurdité logique, qu'il n' y a nulle chance que notre espèce ne s'améliore jamais, que le tragique est la condition indépassable de l'humanité, il aura reconduit la philosophie à la prise en compte de ce "realissimum", de ce réel par excellence qu'est le corps. Non point le corps de la science médicale et biologique, corps inerte découpé en tranches, réduit à la mécanique aveugle des relations causales, mais le corps vivant, sentant, percevant, voulant - ce dernier terme est essentiel - corps de volonté, de désir, de passion, dont nous avons l'aperception immédiate quans nous cessons de le considérer comme un objet externe ; le corps vivant n'est pas une représentation, ni une image, c'est du réel pur, realissimum, le plus réel. Je serais tenté de dire : corps pulsionnel, sauf que cette expression induit une vision freudienne, dont Schopenhauer est fort éloigné. Freud réintroduira la césure entre le corps et le psychisme, considérant la pulsion comme un mouvement psychique, encore que sa source soit posée comme étant corporelle, les fameuses zones érogènes. Pour Schopenhauer, si je suis correctement sa pensée, c'est le corps qui est volonté, et s'il y a de l'inconscient c'est parce que la volonté est omni-présente dans la nature, que chaque corps manifeste une énergie, une puissance d'affirmation, de conservation, d'expansion, visible aussi bien dans la plante, dans l'animal, dans l'homme - et jusque dans ce monde que nous prétendons inanimé. Le psychisme n'est pas vraiment nécessaire à la continuation de la vie, et s'il occupe une grande place dans l'espèce humaine, c'est toujours une place de second rang.

A tout prendre, je crois que Schopenhauer annonce Groddeck bien plus que Freud. Mais cette question est assez secondaire. La vraie question c'est : qu'est ce qui est réel - et qu'est ce qui ne l'est pas. Schopenhauer répond : le corps est réel, la représentation ne l'est pas. On dira : la représentation a des effets, la science, qui est représentation, a des effets de savoir et de pratique par la technologie, la politique a des effets, et même la morale ou la religion. Oui, mais ces effets ne changent pas le réel, la volonté continue imperturbablement son travail de persévération, de répétition, son aveugle obstination à se perpétuer.

Schopenhauer, fort intelligemment, déclare que la volonté n'est pas un concept. Cette notion dépasse à tous égards les limites différentielles d'un concept. C'est une intuition : intueri = voir. L'intuition est une vision directe, qui saisit celui qu'elle saisit, et que tel autre, qui pense par concepts, ne peut nullement saisir. Moi-même, qui suis si familier de la catégorie de réel, pour qui le réel est une réalité absolument et directement évidente, je m'étonne souvent de constater que tel autre pense dans une sorte de délire logique, sans que jamais le problême de la référence ne se pose pour lui, comme si la pensée pouvait indéfiniment se nourrir da sa propre substance, sans jamais se heurter à cette extériorité absolue, irrécupérable, du réel en tant que tel. Mais de quoi parle-t-on si la parole ne fait que tourner indéfiniment dans son cercle fantomatique, sans rencontrer jamais l'altérité radicale qui devrait la fonder ?

Hé quoi, Scopenhauer, pour cela du moins, est un maître. Je ne saurais trop recommander sa lecture, en dépit de la relative condescendance où le tient l'Université. Mais lui-même s'était abondamment rendu justice à lui même, en commettant un libelle féroce contre la tradition universitaire.