Après une longue errance, accompagné de la tendre sollicitude de sa fille Antigone, Oedipe se présente aux portes d'Athènes, destination finale, prescrite par Apollon, d'une existence contrastée, qui l'a fait basculer des mirages du pouvoir à la déréliction absolue. Il ne sait pas qu'il vient de transgresser l'interdit - une fois de plus - qui protège l'accès au bosquet voué aux Euménides, ces farouches déesses du destin : le peuple des citoyens du lieu menacent de l'expulser par la force, n'était la sage parole d'Antigone qui supplie, et obtient l'indulgence, à la condition qu'Oedipe se déplace hors du bois consacré.

Ce prélude tragique est d'une grande beauté. Oedipe s'y dépeint sans complaisance aucune, résigné à son sort, peut-être même appelant de ses voeux une issue favorable à ses malheurs. "Vieil homme aveugle " - on se souvient que dans l'exode d'Oedipe-roi il s'était crevé les yeux - "étranger au pays" , "usé par la douleur", "suppliant", "misérable reflet de ce qui fut un homme", "ombre de moi-même". C'est un homme brisé qui se présente devant nous, mais qui porte en lui la conviction inébranlable de son destin : "Ce suppliant qui a reçu de vous garantie, défendez-le, veillez sur lui jusqu'au bout ; ce visage affreux à voir, ne l'outragez pas. Je viens à vous sacré, irréprochable, et porteur d'une grâce pour vos concitoyens".

Il est important de remarquer, avant de lire plus avant, qu'une fois de plus, et à nouveau sans savoir, Oedipe a transgressé une loi divine en venant s'asseoir dans le bocage des Euménides. Le texte insiste sur la souillure qui s'attache à la transgression : "Un homme sans foi ni loi qui violerait ce saint lieu", "Si tu veux que nous t'écoutions, cesse de violer un sol inviolable", " je ne veux pas qu'un tel contact souille plus longtemps le sol de ma patrie" déclare le choeur. Oedipe lui-même se dit "sacré"  : c'est son destin propre que d'être ainsi condamné (par les dieux?) à outrepasser les limites ordinaires, à franchir "les portes d'airain", attirant sur sa tête les foudres, mais aussi, à certaines conditions, les plus hautes faveurs, comme ici, de procurer à la ville d'Athènes les meilleures grâces à venir. Remarquons l'ambivalence du "sacré" - objet de crainte superstitieuse, et signe de la faveur divine. Le malheur d'Oedipe, son destin de misère, est l'envers de sa plus haute destination. 

Il y a, dans ce texte, quelque chose qui nous émeut bien plus, plus décisivement, que dans le trop célèbre "Oedipe-roi" : le dénuement du vieil homme, sa faiblesse, mais son irréductible courage aussi, sa certitude de la mort proche, son consentement sans réserve au destin. Il touche au but - quel but ? Faut-il penser, avec Schopenhauer, que "le résultat proprement dit de la vie est la mort?" Cela est incontestablement vrai pour l'individu, que rien ni personne ne sauvera. Mais aussi, Oedipe est le porteur d'un message, qui venu d'Apollon, est destiné aux Athéniens. Cette destination est la raison d'être de la pièce, et peut-être de l'existence d'Oedipe lui-même. - Savons-nous donc quel est le message que nous portons, et qui nous porte, car il nous porte aussi sûrement que la vie nous porte, cette vie autre, faite de mots et de symboles, aussi décisive, pour l'homme, que l'instinct ou la pulsion, qui à eux seuls ne nous confèrent que vie végétative. Le problème, c'est que cette parole qui nous constitue, nous est souvent obscure et inconnue à nous-mêmes, et qu'il faille des circonstances exceptionnelles pour qu'elles se révèlent en vérité.

A suivre...