Hannah Arendt, réfugiée aux Etats Unis, déclare que sa véritable patrie, où qu'elle soit, reste indéfectiblement la langue allemande, alors même que son pays d'origine a sombré dans la folie meurtrière. Cette affirmation mérite qu'on s'y arrète. La terre, la vraie, ce n'est peut-être pas le sol de la patrie, mais ce bien, inestimable entre tous, de la langue, par laquelle nous advenons en vérité à ce que nous sommes. Elle nous a constitué comme sujet, et, par elle, sujet nous demeurons, où que nous séjournions de par le vaste monde, et jusque dans les ténèbres de l'enfer. 

Mais la langue que nous habitons et qui nous habite est-elle nécessairement la langue maternelle? Peut-être est-il possible de choisir une langue différente, à condition d'y investir son être tout entier, opérant une sorte de révolution radicale, une conversion de tous les signes, injectant dans d'autres mots de toutes nouvelles significations et expériences. Certaines personnes prétendent penser, rêver, parler, écrire en plusieurs langues, ajustant leur parole, à chaque fois, à la langue dont ils se servent sur l'instant, rêvant en latin, parlant en périgourdin, écrivant en français, comme faisait Montaigne. 

Moi-même j'ai grandi dans la langue alsacienne, je m'y suis librement égayé jusqu'à l'entrée en classe primaire, et l'apprentissage forcé du français. Pendant plusieurs années les deux langues cohabitèrent en moi, sans problème particulier. Je parlais alsacien à la maison, et français à l'école, ou plutôt, j'y entendais parler français, car on imagine malaisément élève plus mutique, plus renfermé et hagard que j'étais alors, calfeutré dans le fond de la classe, dans mes rêves devrais-je dire. Je n'aimais pas l'école, pas plus que l'église d'ailleurs, où j'avais la fâcheuse habitude de m'évanouir au milieu de l'office. Un tel cancre avait-il le moindre avenir ?

C'est une singulière histoire, c'est une énigme. Le fait est que plus tard, éloigné de mon milieu d'origine - j'étais alors en internat - je me pris de passion pour la poésie et le roman, et dès lors la langue française devint l'exclusive patrie, patrie d'adoption, de coeur et de raison, où je me construisis ma demeure, y formant ma jeune sensibilité, y apprenant la sagesse séculaire, les moyens et conditions d'une pensée en devenir. Déjà, je me jurais de consacrer ma vie à la littérature. La poésie n'est-elle pas une vie plus vraie que la vie ?

Aujourd'hui, c'est à peine si je me souviens encore des premiers mots d'une langue alsacienne oubliée, qui avait pourtant bercé mon enfance, et dont des traces doivent bien subsister quelque part dans l'inconscient. Parfois je me surprends à éructer un formidable juron teutonique, ou à vibrer à l'évocation d'un vin ou d'un plat régional, à fredonner quelque rangaine apprise dans une existence antérieure, ou, plus rarement, à projeter un voyage à Strasbourg ou à Eguisheim, mais à la nostalgie se mêle immédiatement une sorte de lassitude. Pourquoi évoquer un passé dont le sens, le sel, s'est à jamais évanoui ?

Notre véritable langue c'est celle où nous sentons et pensons. Nous lui devons l'essentiel de notre être, et notre plaisir, et notre devoir si toutefois nous nous mêlons d'écrire, est de la faire vibrer et résonner de toute sa puissance, en quoi nous sommes ses serviteurs et ses amants. "Dis moi, ô Muse, l'homme industrieux qui erra tant d'années par la mer inféconde..." Notre Muse à tous, humbles ou glorieux, riches ou pauvres, c'est la langue.