Depuis que j'ai fini mon ouvrage je suis en apesanteur. Ce n'est pas un post partum, ni une décompensation, mais une sorte de flottement, de glissement sur les ailes légères du temps qui passe, et qui me porte. Je n'ai plus rien à faire, j'ai rempli mon contrat. Quel contrat? Un contrat entre moi et moi, une sorte d'obligation toute intérieure, purement privée. Sans doute me suis-je dit, à une époque lointaine, à une date indéterminée, à peu près ce que s'était dit Schopenhauer : "j'ai trouvé que la vie est une énigme, et j'ai décidé de consacrer la mienne à la résoudre". Ce projet aura mobilisé l'essentiel de mon énergie pendant de longues années. C'était "ma chose", Freud aurait dit : meine Sache, mon affaire, l'affaire singulière de ma vie singulière, mon énigme singulière qui se trouve cependant assez générale pour représenter un aspect significatif de la condition commune. Qui voyage assez loin, et assez profondément, rencontre l'universel.

Pour le dire autrement, en termes psychologiques, la question est : qu'en est-il de ton désir? Quel est le mouvement secret qui te porte, au travers des errements inévitables, des ratages et des approximations, et vers quoi? Et, à supposer que tu le découvres enfin, qu'en feras-tu, quel statut donneras-tu à la "chose"? Pour le dire en grec : quel prattein pour quel pragma? C'est le problème central de l'éthique, et, à vrai dire, c'est la seule, l'unique, l'éminente question de l'éthique : quel ethos singulier pour un être singulier, quel choix de forces et de formes pour donner à cet ethos sa pleine puissance d'expression?

J'ai toujours pensé que cet effort de soi vers soi, outre la réflexion et la méditation, se faisait par la parole et l'écriture, deux modalités originales de l'"essai", ou, si l'on veut, de l'"essayage", de l'expérimentation lucide. Il faut s'éprouver dans le dire, à la fois "ressentir" et faire l'épreuve, éprouver la validité de son dire en le mettant en forme dans la parole, l'exposer, le risquer, le soumettre à épreuve en l'exposant pour autrui. Dans ce risque s'éprouve la singularité, affirmation différentielle dans la confrontation, et dans l'accord même, car pour s'accorder il faut être deux, et maintenir le deux. J'apprends d'autrui autant qu'il est possible en maintenant l'écart, en le posant comme condition de la parole. Il ne faut jamais chercher à faire de l'un avec du deux.

En écrivant, à qui, pour qui, écrit-on? Peut-être qu'en écrivant pour autrui on s'écrit à soi. Comme si l'on plaçait un tiers entre soi et le discours, pour faire que le discours soit encore une parole, selon le modèle évoqué plus haut, sans quoi on retomberait dans la rêverie, le délire ou une forme subtile de paranoïa. C'est, soit dit passant, un cas moins rare que l'on pense.  Ecrire, selon ce modèle, c'est encore une forme de l'essai, exposition et prise de risque. On avance à petits pas, mot à mot, et cela fait bientôt une phrase, un paragraphe, un texte livré au public, avec de possibles retours, parfois surprenants, dérangeants : l'auteur n'avait pas la pleine conscience de ce qu'il écrivait, et quelque chose lui revient en retour, dans l'après coup, comme un acte manqué dont il faudra prendre la mesure. C'est ainsi que l'on avance, que l'on se découvre, et que l'on s'amende, si toutefois il y a lieu de s'amender. J'ai le sentiment très vif de m'être construit en écrivant, passion consubstantielle, pratique intarissable qui m'aura soutenu et façonné, configuré autant et plus peut-être que toute autre. 

Ayant fini mon ouvrage je n'ai pas fini d'écrire. Une boucle s'est dessinnée, l'avant rejoint l'après, le passé rejoint le présent, mais la boucle n'est pas fermée. Faut-il même parler de boucle, n'est-ce pas une image trompeuse comme toutes les images ? Parlons plutôt d'une ellypse, qui, réembobinant les strates successives, marquant leur analogie et leur différence, s'ouvre vers le haut, l'indéterminé et l'illimité. Car si la vie, dans sa dimension de réel, ne peut conduire qu'à la destruction définitive, il nous reste, non pas l'espoir de l'immortalité personnelle qui n'est que chimère, mais l'illimité d'un désir qui traverse l'individu et sa définitive finitude, venant on ne sait d'où, ouvrant l'espace vers on ne sait quoi.

Leçon du désir : le sujet croit en avoir science et maîtrise, pour découvrir sur le tard qu'il n'en est que le messager transitif, ne sachant ce qu'il reçoit, ce qu'il transmet, à qui, et pour quel insondable advenir.