Clément Rosset, exposant Lucrèce, faisait remarquer que cet auteur est une extraordinaire exception dans le champ de la littérature philosophique, en ce que, le seul peut-être, il ait su exposer "la nature des choses" sans le moindre ajout idéologique, sans tartufferie, sans moraline, sans finalisme, ou autre tartine spiritualiste, texte pur, vierge, net, au plus près du réel, réalisant l'oeuvre quasi impossible de dire sans trahir. Je pense de même, constatant par expérience combien il est difficile d'écrire pour ainsi dire "sans écrire" - comme les Taoïstes disent qu'il faut agir sans agir - sans se laisser dériver vers l'interprétation, la volonté de signifier, le conseil moral ou thérapeutique, ou la montre, ou la farcissure, ou le "style" superfétatoire. "Il est bien difficile de dépouiller l'homme" - mais l'écrivain plus encore! Lucrèce serait l'antidote absolu à la vanité d'écrivain, à la prétention philosophique, à l'obsession du sens. Entreprise de curetage sans reste, Héraclès nettoyant les écuries d'Augias, Héraclès-Epicure, héros de vérité nue!

Ce travail - cette impitoyable parturition - est une quasi impossibilité psychique, si tout, dans notre esprit, s'insurge contre l'ab-sens, mais c'est la seule lettre de noblesse que puisse revendiquer une philosophie, si elle se révèle adéquate à sa raison : dire ce qui passe sans passer, "nature des choses", "branloire pérenne", aux antipodes d'une prétendue révélation de l'Etre. Le philosophe n'est pas un missionnaire, un évangéliste, un prédicateur, un prophète ou un gourou. Il ne crée pas les temps nouveaux, il ne convoque pas de nouveaux dieux, ne prépare aucun nouvel ordre mondial, n'agit pour personne ou au nom de personne, ne sert aucune cause, ne définit aucun idéal, ne console de rien et ne justifie rien. Il est plutôt comme un végétal, absorbant et renvoyant la lumière, telle qu'elle se manifeste, sans la diviniser ni l'affadir. C'est ainsi que Lucrèce chante "aux rivages de la lumière" - ad luminis oras - car si l'on tient vraiment à célébrer le divin dans le monde, et pourquoi pas ?, c'est par la lumière qu'il se donne à voir, elle qui rend toute chose visible, et aimable.

Où voyez-vous une marche de l'humanité vers le progrès, vers un meilleur de la civilisation, vers un bonheur collectif? Où voyez-vous que les moeurs s'adoucissent, que les hommes mûrissent, que la terre se change en jardin, ou en nurserie? Eadem sed aliter, et tant pis pour nos espérances. Rien à attendre, rien à espérer. Le fleuve coule, inaltérable dans la mutation infinie de ses eaux. Tout ce que nous y ajoutons est chimère, folie du sens ou du non-sens, délire d'interprétation.

 

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PS : je distingue soigneusement le non-sens, sens inversé qui dénote la panique ou la déception du sens, de l'Ab-sens, régime ordinaire des "choses telles qu'en elles-mêmes".