Le CHANT des SIRENES

 

 

"Et rose elle a vécu ce que vivent les roses..." Le vers, dans une respiration légère, balance délicatement entre "rose", sur le seuil, et "les roses", à la fin, ouvertes comme des corolles. La banalité du propos est transfigurée par le rythme, et l'usage de la rime intérieure, qui donne une sorte de halo suggestif et de vibration infinie. Ajoutez-y la splendeur du ô, rond comme un fruit, une saveur qui éclôt dans la bouche et se propage comme un souffle. C'est beau, bien au delà du sens, ou plutôt c'est la réviviscence de la sensation, une féérie des sens qui nous rend consubstantielle cette grâce fragile, sublime et souveraine.

Lorsque, dans le désarroi, résonnent en nous des vers de cette résonance, jaillis d'on ne sait quelle source enfouie de la mémoire, l'âme se trouble, le coeur bondit, et l'on voudrait vivre encore de cette vie-là, retrouver le frémissement intime, si précieux, de la beauté sensible, laisser le corps d'adonner à la respiration plus ample de l'espace, vibrer de cette vibration infinie pressentie dans le vaste mouvement du monde. On oublie sa douleur, l'existence étriquée, et la nécessité même, pour s'abreuver à de plus amples résonances, on se réconcilie avec l'infini dont nous sommes tristement séparés. Un instant on retrouve en soi-même la dimension du divin.

L'individuation est notre grandeur et notre malheur. C'est ce qui fait le tragique de l'existence humaine qui ne se soutient que de la séparation. Mais en nous subsiste, quoi que nous fassions, un savoir plus ancien, une mémoire immémoriale de l'indifférenciation originelle, une source intemporelle où sourd le grand murmure du monde, où soufflent toujours les vents de l'immensité, où battent les grandes marées de l'éternité. Et tout cela, que nous savons dans l'oubli même, les poètes le rendent présent, l'offrent dans le rythme intime de leurs vers.

Toujours ce sont les premières poésies apprises et récitées jadis qui reviennent en mémoire, dans l'affliction et le deuil, et nous ramènent à l'exquise douceur de la langue maternelle. C'est là que se sont déposées, façonnées les émotions fondamentales, c'est là qu'ont chanté, grondé, résonné les orgues de nos émois, de nos espoirs, de nos peines, de nos enchantements. A tout prendre l'existence est le déploiement heureux ou malheureux d'une première musique, irrépressible, de la naissance à la tombe.

J'aimerais, je n'aimerais pas, connaître cette partition originelle, dont quelques fragments émergent au hasard, et jamais toute, supposant qu'elle livrerait, largement déployée, le secret ultime d'une vie, son origine, sa direction, et sa destination même. Qui ne rêve de sonder, de déployer le mystère? Entre espoir et tremblement, nous cherchons, nous peinons, nous tournons, et le mystère, par quelque tour et rouerie de la nature, échappe toujours. Nous sommes les éxécutants d'une partition qui a été écrite bien avant nous, que nous jouons sans la comprendre, sauf à de rares moments de confuse lucidité où nous avons l'impression de percer la croûte terrestre, de côtoyer les Ombres, et d'entendre les sirènes de la destinée.

                        "Il est un air pour qui je donnerais

                        Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber

                        Un air très vieux, languissant et funèbre

                        Qui pour moi seul a des charmes secrets!" 

Pour Nerval, on s'y attendait, ce ne peut être qu'un air funèbre, dont l'ultime accord ponctue la pendaison volontaire à la grille d'un escalier. Je ne me sens pas de cette eau-là. Mais Nerval a raison : il est un air qui semble déterminer le cours, de la naissance à la mort, et le style de mort, de celui qui l'écoute. Faut-il entendre ou se boucher les oreilles? Peut-être Ulysse est-il le plus sage, qui l'écoute, mais en se faisant attacher au mât, pour ne pas céder à la tentation de suivre les sirènes au fond de la mer.