UN DIEU LA-BAS...

 

 

On imagine assez bien la scène.  Le menuisier Zimmer, qui a recueilli Hölderlin depuis six ans dans sa maison au bord du Neckar, montre au poète le dessin d'un temple grec qu'il a exécuté en l'honneur de son hôte, sachant sa passion indéfectible pour la Grèce antique. Hölderlin : "Faites le en bois!". Zimmer : "Je dois gagner mon pain, je n'ai pas la chance de vivre en philosophe comme vous!". Hölderlin : "Ah je suis tout de même un pauvre homme!". Là dessus, il écrit d'un jet le quatrain suivant :

              "Les lignes de la vie sont diverses   

              Comme sont les chemins, et les frontières des montagnes.

              Ce qu'ici nous sommes, un dieu là bas peut le parfaire

              D'harmonies, de salaire éternel et de paix".

J'ai traduit le poème mot à mot, évitant toute transposition ou agrément stylistique, sacrifiant la rime. Dans ces poèmes tardifs, écrits durant les quarante trois ans de "réclusion" dans la Tour de Tübingen, il ne reste plus rien de l'extraordnaire invention et tension des grandes Odes, Elégies et Hymnes où le poète inventait une langue originale pour exprimer l'inexprimable. Dorénavant il produit de petits poèmes rimés qui interminablement ponctuent le mouvement des saisons, les changements de l'humeur, célèbrent la plaine et la colline, le vent et le ciel, la course des oiseaux. Poèmes étranges dans leur monotonie, qui ne disent plus rien de personnel, hormis, de ci de là, un cri d'angoisse au souvenir du passé, une crainte persistante, où la nostalgie se mêle à une sorte de confiance sereine. Que savons-nous, que pouvons-nous savoir de cet homme, de ses pensées, pendant qu'il arpente interminablement les allées du jardin ou qu'il tapote inlassablement les touches de son épinette? Mais en savons-nous davantage sur les années de jeunesse et d'enthousiasme lyrique, lorsqu'il écrivait "Hyperion", et qu'il aimait Suzette Gontard, sa Diotima, l'épouse interdite d'un banquier de Francfort? 

"Ce qu'ici nous sommes, un dieu là bas peut le parfaire". C'est là un de ces vers qui hante ma mémoire, je ne sais pourquoi, et qui me revient parfois, avec je ne sais quoi de singulièrement triste, de grave et de mélancolique, mais avec une secrète retenue, qui ne va pas sans douceur...Ce qu'ici nous sommes serait-il voué fatalement à l'inachèvement, à l'à-peu-près, à l'inaccompli? Sans doute, et le poète nous donne une sorte de consolation désabusée : "un dieu là bas...". Mais où donc est-il, ce dieu qui va parfaire notre destinée, lui apporter ce qui lui manque, la couronner, l'achever comme un sculpteur fait de sa statue, et le poète de son poème? Certes, ni Hölderlin, ni moi nous ne croyons aux mythes de l'immortalité et de la vie éternelle, et dès lors que pourrait pour nous un dieu qui n'existe pas? Demandant ce qu'est Dieu, Hölderlin écrivait : "inconnu, plein de propriétés, le visage du ciel". 

Le dieu, car dans notre texte, c'est le dieu, et non Dieu, peut-être n'en pouvons-nous saisir une approximation qu'en référence, précisément, aux mouvements du ciel : lumière et ténèbre, orages et foudres, glissement des nuages, flux et reflux, mouvement perpétuel, comme dans la sentence fameuse d'Héraclite : " toutes choses la foudre les gouverne". Les dieux de la Grèce ce sont d'abord les Lumineux, ceux qui dispensent l'éclat doré de la lumière, révélant, que dis-je, faisant briller les choses multiples de ce monde, leur conférant l'éclat par quoi elles se manifestent dans leur apparaître : la lumière confère la naissance et la croissance, et l'être même à ce qui, sans elle, resterait à jamais dans l'occultation des ténèbres infernales. Elle manifeste la splendeur de l'existence, exhibe les potentialités cachées, fait advenir ce qui germe à la magnificence de la vie. Elle est doublement divine car par elle les dieux accèdent à leur statut, et par elle les hommes sont conduits dans leur destinée propre. En elle même elle est promesse d'éternité, elle qui ne disparaît que pour renaître encore. Mais d'un savoir tragique les hommes peuvent savoir qu'ils sont aussi les fils de la terre, nés d'elle et à elle retournant, quand la lumière éternelle poursuit sa course dans les espaces infinis. "Ce qu'ici nous sommes" est déterminé par la Moïra, la part du destin qui nous est dévolue, part incomplète, écornée, part mortelle. Dans les dieux nous pouvons rêver de l'autre part, nous y identifier par l'imagination, nous projeter dans un avenir indéfini, mais nous savons que ce n'est qu'un rêve ; même si ce rêve nous aide à vivre ce n'est qu'un rêve. "Un dieu là bas peut le parfaire..." Là bas, dans l'extension rêvée de la durée, dans la projection fantastique d'un désir qui n'a pas de fin. Cette sublime conception de l'existence soutient tout l'hellénisme, et dans un auteur tardif comme Epicure résonne encore cette promesse : "vivre en mortel parmi des biens immortels". Et Goethe, à la veille de sa mort, déclare sans rire que la nature lui doit bien une nouvelle existence, à lui qui a dévoué la sienne à vivre de toute son âme, à créer des oeuvres immortelles pour le bien de l'humanité.

Eh quoi! Vivons en immortels, tant que nous pouvons. Après tout,"tant que nous sommes la mort n'est pas, et quand elle est nous ne sommes plus". Raison de plus pour vivre en mortel d'une vie immortelle!