Se présenter c'est entrer en présence, dans l'espace et le temps, ici et maintenant, dans l'immédiateté d'un agir ou d'un parler. On dit bien prendre la parole, ou pourrait dire prendre acte, et cela se fait par le surgissement du corps, d'une corporéité sensible, pulsionnelle, toute présente à soi et tendue du même mouvement vers la présence dans le monde. Surgissant, le sujet déploie autour de lui un espace de sensation, de direction et de signification, une polyphonie de sens dont il est le centre actif et passif, et qui pourtant rayonne tout autour de soi, incluant la perception des choses et des autres. Espace orienté, signifiant, espace pour soi, espace vers l'autre, tension centrée et englobante. L'espace du sujet se crée, se développe, comme on dit en astrophysique que l'expansion de l'univers génère un espace courbe autour de soi. Cela est vrai pour l'animal, pour l"homme, et pour la plante où l'on observe le tropisme spontané vers la source de lumière. Cela se fait par un mouvement naturel, inconscient où s'exprime la vivacité vivante de tous les êtres de la nature. Le sujet crée l'espace, non l'espace géométrique, abstrait des mathématiques, mais l'espace habité, l'espace poétique de l'habitus, de l'ethos sentant, vivant, entreprenant.

       "C'est poétiquement

       Que l'homme habite sur cette terre" (Hölderlin)

De même du temps : le temps prend naissance avec le surgissement du sujet, car ce temps qui précède la présentation est un temps vide, sans passé, ni futur, ni présent, temps mort, temps de l'absence à soi, temps impersonnel des horloges. Surgissant, le sujet crée le temps, temps de la prise, temps du repli, temps de la parole prise et continuée, temps du désir et de sa manifestation.  

Le sujet, de toutes pièces, crée son espace-temps où il déploie sa puissance, courbure de l'espace, axe du temps : kaïros. L'image, nécessairement, sera celle de l'arc (bios), qui, chez Héraclite, est le nom même de la vie (bios). Le vivant est un arc tendu, parole et actes sont la flèche.

Mais alors, où est la cible? Faut-il une cible? Le lion vise la proie, l'homme est-il un lion, condamné à ne vivre que pour tuer et dévorer? Certes il faut bien vivre, comme on dit, mais ce n'est là que vie animale, conservation et répétition. C'est le mode inférieur de la vie, nécessaire mais incomplet. L'homme ne s'accomplit vraiment que dans la sphère du vivre-ensemble, du penser ensemble, du créer ensemble, politique, éthique, art et philosophie. Alors la cible est au dedans de soi, soi personnel, soi élargi à l'espace habité (oikoumenon), et même, pour quelques-uns, soi cosmique. C'est ainsi que les Grecs plaçaient au dessus de la nécessité, et de l'agir, la sphère de la Theoria, vision unitive du Tout de la nature. L'arc, et la flèche, alors, atteignent la cible, unité supérieure, Grand Faîte comme les Chinois disaient du Tao.

Certes. Mais il est une autre manière d'aborder les choses, plus humble, plus discrète : je regarde avec ravissement les quelques fleurs de mon jardinet, petites fleurs résistantes, qui dans la pluie et le vent s'obstinent à tendre leurs feuilles défraîchies vers la lumière. Elles semblent immobiles et pourtant elles vivent, respirent, s'alimentent, luttent, perdurent. Elles ne font de mal à personne, elles semblent si fragiles, elles sont éphémères, déjà une secrète corrosion les ronge de l'intérieur. Elles ne semblent avoir aucun projet particulier, si ce n'est de subsister quelques heures encore. Elles aussi ont leur espace-temps subjectif, auquel nous ne comprenons rien, mais qui vaut bien le nôtre. Quelquefois, les regardant sans penser, je me sens devenir végétal, buvant le suc de la terre, étendant mes bras et mes mains ouvertes vers le ciel. Moments rares et féconds. Un bref instant j'oublie la dure, la tragique destinée de l'homme et, m'oubliant moi-même, je me sens réconcilié.