Jusqu'à une date récente l'écriture philosophique se faisait dans le livre. Avec l'apparition des blogs une autre forme d'écriture voit progressivement le jour. Certes, le modèle littéraire du livre est tenace et dans un premier temps l'auteur de blog aura tendance à écrire encore sur son blog comme s'il s'agissait d'un livre dont on publie des fragments successifs. Mais le blog n'est pas un livre. Ce n'est pas seulement le mode d'édition qui change, c'est, à terme, l'organisation du texte, sa logique, son style et jusqu'à son objet. Ces changements affectent progressivement la position même du sujet écrivant, son mode de présentation, sa place personnelle dans le discours. Il en résultera peut-être une autre subjectivation, et, au fil du temps, un autre style.

Chaque époque a inventé son mode propre d'expression philosophique. Les Antésocratiques écrivent de longs poêmes sur la physis, des "Peri Physeos", souvent en héxamètres homériques. Le style est emphatique, poétique, lyrique, incantatoire. Le penseur se présente comme un inspiré des Muses, dépositaire de la vérité éternelle : "Ecoute Pausanias ce que la Muse m'inspire...". Discours théophantique, qui prétend dans ses amples développements, enserrer la totalité : "je parlerai du tout".

L'époque classique inventera le dialogue, le traité thématique, variant les modes d'exposition et de réfutation. On distinguera entre les cours professés pour les disciples et les publications exotériques. L'époque hellénistique inventera la maxime, le compendium moral, l'examen de conscience, le style épistolaire. Et ainsi de suite. A chaque époque sa forme nouvelle, son objet spécifique, son processus original de subjectivation, et son style.

Nous avons été formés par la lecture des grands traités : Discours de la méthode,  Ethique, Critique de la raison pure, Le Monde comme volonté etc. A la marge nous avons lu - peut-être - des Essais, parfois des textes semi poétiques, des aphorismes, mais toujours le modèle est le traité et son traitement dissertatif.

Cette forme implique une temporalité longue : des années pour écrire, des mois pour lire. A l'horizon : la somme, l'exhaustion d'un thème, voire sa solution. Le philosophe se présente lui-même comme le méditant patient, le travailleur acharné d'une noble cause, d'une vérité à venir, fondée en raison et transmissible.

Il va de soi que ce modèle, essentiellement universitaire, ne saurait convenir à qui écrit sur blog. Ici c'est une toute autre temporalité : courte, nerveuse, discontinue, qui impose une toute autre écriture. Si l'on cherche à tout prix un modèle c'est dans l'aphorisme qu'on le trouvera. Mais l'aphorisme est soumis malgré sa discontiunité apparente, à la logique d'ensemble d'un livre. Il prend sa place dans l'économie d'une présentation thématique, - voir Nietzsche. A l'inverse j'imagine mal un auteur de blog exposer méthodiquement ses articles selon une progressivité dont le terme est connu à l'avance : ce serait un livre dont seul changerait le mode de publication. C'est ainsi que moi-même, lassé de la mauvaise volonté des éditeurs, j'ai publié ici quelques uns de mes ouvrages. Mais dans mon esprit ce ne sont pas des "blogmata", des oeuvres spécifiques de blog.

Je ne veux nullemement définir dans l'abstrait ce que serait cette écriture de blog, encore moins parader ou normativer. Je ne peux que réfléchir sur ma propre pratique et éventuellement la comparer à d'autres. J'écris dans l'instantanéité, selon l'humeur, selon le thème qui se présente, aujourd'hui sur la lecture ou la méditation, demain sur Epicure ou Héraclite, un autre jour sur le deuil ou la jalousie. Tous les thèmes me sont bons s'ils éveillent ma curiosité, excitent mon imagination, entraînent ma pensée, suscitent un approfondissemment, me révèlent à moi-même. Si je parle de tel ou tel j'ai le souci de ne pas trahir sa pensée, je me laisse conduire tout doucement selon sa pente, mais c'est encore ma propre formation et réformation que je vise. J'accompagne mais je ne me soumets pas. Mon propos n'est pas livresque ; ni universitaire. Le lecteur qui veut en savoir plus sur Kant trouvera ailleurs de quoi se sustenter. Moi je lis ce qui m'intéresse, je feuillette plus que je ne lis, je papillonne, je folâtre, je vaticine, je butine sans autre souci que mon plaisir du moment, ou mon souci, ou mon trouble, ou mon inquiétude. J'en use des auteurs comme de bons amis, toujours disponibles, toujours bienveillants, et critiques quelquefois. Comme je lis, ainsi j'écris, c'est du même mouvement, allègre, primesautier, vagabond, disruptif. Mais au delà c'est toujours la même problématique, l'unique problématique dont je serais bien en peine de donner le nom. Je sais, je sens que je vais, et si je tourne et me répète c'est encore dans l'espoir d'avancer, alors même que je ne sais pas où me guide ma nécessité intérieure.

D'où une écriture de l'instantanéité, de la rencontre immédiate, du kairos. Cela ne se programme pas, ne se décrète pas. C'est le daîmon intérieur qui parle ou ne parle pas. A vrai dire je me sens porté plus que je n'écris. Il y a quelque chose de sauvage, d'inculte, d'irrésistible dans ce mouvement, auquel je m'abandonne. C'est une sorte d'ivresse, mais si douce, si cavalière que rien ne pourrait y objecter. Et à dire vrai c'est dans cette allégresse de l'écriture que j'ai plus que partout ailleurs le vif sentiment de vivre et d'exister.

 

PS : il serait extrêmement intéressant que diverses personnes, auteurs de blog ou lecteurs, expriment ici leurs réflexions sur cet outil et les modifications d'écriture qu'il engage. C'est une question d'intérêt général, dont le texte ci-haut ne donne qu'une approche trop sommaire. Je compte y revenir moi-même quand je serai plus inspiré.