Dans son joli pamphlet "Sectes à vendre", Lucien de Samosate met en scène un marché d'esclaves sous la houlette de Jupiter, de Mercure, et l'administration d'un marchand. Défilent de grands noms de la philosophie antique, Pythagore, Diogène, Socrate, Démocrite, Héraclite, Chrysippe, entre autres, exhibés sans complaisance, mis à pris, vendus au plus offrant. Voici un bref passage où c'est Pyrhon, sous le nom de Pyrrhias, qui est interrogé par le marchand :

Mercure : Qui veut acheter celui-ci?

Le marchand : Moi. Mais auparavant, dis moi ce que tu sais.

Le Philosophe : Rien

La marchand : Que veux-tu dire par là?

Le philosophe : Que je ne crois à l'existence d'aucune chose.

Le marchand : Et nous, nous n'existons donc point?

Le philosophe : Je n'en sais rien.

Le marchand : Tu n'existes peut-être pas non plus.

Le philosophe : Je l'ignore encore davantage.

 

La suite établit que toutes les choses sont égales, que la vérité est insaissable, et qu'en conséquence il est impossible de savoir si Pyrrhon a été acheté ou non. A quoi le marchand répondra par un solide coup de bâton, mettant du même coup fin à la scène.

Molière se souviendra de cet échange.

Deux remarques. Dans son pamphlet Lucien souligne en expert les traits saillants de ces diverses philosophies, avec une certaine méchanceté grinçante et désabusée. Cela ne signifie pas forcément qu'il les méprise. La parodie vise surtout ceux qui s'en servent sans comprendre, qui ont état de science sans penser par eux-mêmes. Alors que tous les autres sont désignés par leur nom propre, seul Pyrrhon, sitôt identifié, est appelé "le philosophe". Pyrrhon, en dépit de la présentation volontairement caricaturale qui en est faite, serait-il le seul authentique Philosophe, celui qui en exprime pour ainsi dire l'essence absolue, la forme parfaite? Il est plus que vraisemblable que Lucien ait été authentiquement sceptique, tournant en ridicule les pratiques religieuses ( "Sur le deuil"), la foi dans les dieux, et d'une manière générale la tendance doctrinaire, le fanatisme et la crédulité incorrigible des humains.

Le passage cité plus haut aurait pu être signé de Tchouang Tseu, voire de certains adeptes du Chan. On trouve dans le Taoïsme une vive dimension critique visant à ridiculiser la foi dans les opinions, la manie de définir, de saisir, de réifier les choses selon une logique binaire, bien et mal, vrai et faux, juste et injuste etc. Pensée molle, fatiguée, paresseuse et trompeuse. Le sage refuse de se laisser piéger par les déterminations conventionnelles, ce qui ne signifie nullement qu'il ne pense pas, ne fait rien et se réfugie dans le rêve. "Penser sans penser, agir sans agir" signifie penser et agir hors convention, hors des sentiers battus, et le cas échéant avec la plus grande vigueur. On rossera sans ménagement l'impudent, "comme un chien de paille". Nos Taoïstes ne sont pas d'aimables simplets.

L'empereur demande à Bodhidharma : Quel est l'enseignement de Bouddha?

Bodhidharma : Tout est vide. Rien n'est sacré.

L'empereur : Mais toi, qui es-tu?

Bodhidharma : Je l'ignore.

 

Il y a un grand courage à suspendre sa croyance, à se défier des évidences, à interroger en chaque chose la provenance d'opinon, le contenu, l'intérêt, la finalité. Qui donc pense ceci, avec quelle intention, quelle idée de derrière la tête, quel intérêt personnel ou de classe, quelle finalité secrète, masquée, avouable ou inavouable? Ou, pour parler comme Nietzsche, quelle est la force qui veut ceci ou cela, de quoi est-elle le symptôme, de quel type de force est-ce la force, que veut-elle, pourquoi, et avec quels moyens?

Mais tout cela est bien difficile à faire entendre. Aussi faut-il revenir sans relâche aux fondamentaux. L'impertinence salvatrice d'un Lucien peut nous y aider.