Héraclite pense le Feu comme élément originel, fondatif, éternel à travers les transformations périodiques de l'air, de l'eau et de la terre. Aller-retour de la grande métamorphose cosmique. "Le chemin qui monte, le chemin qui descend, un seul et même chemin". Cela signifie que l'aller, la transformation descendante du feu en air, en eau et en terre, est toujours nécessairement suivie de la remontée de la terre en eau, en air, et en feu. La descente est annonciatrice de la remontée, et la remontée préside, par la concentration en feu, à la future descente. Les Orientaux disent cela à leur manière : "qui va à l'est, va à l'ouest". Toujours la circularité, mais une circularité évolutive, qui fait que tout en parcourant les mêmes étapes la "toupie" du devenir avance et produit de nouvelles combinaisons. "Le soleil est nouveau tous les jours" : cela peut s'entendre comme la promesse, et le fait avéré, que la spirale, tout en respectant les mêmes limites intangibles, toujours circulaires, produit à chaque cycle une configuration nouvelle, selon le modèle d'une spirale fermée sur ses bords mais ouverte vers l'avenir. De la sorte le Feu est bien le moteur d'une aventure cosmique imprévisible.

Mais le Feu n'est pas seulement matériel. Ce n'est pas seulement un élément, fût-il le plus agissant, responsable de toutes les mutations élémentales. Il est le Logos. Mais comment entendre ce terme, sans le rapetisser dans une définition purement nominale?

Logos, est le substantf de "légein" : dire. Mais aussi, à en croire Heidegger, "rassembler", "cueillir". Le Logos rassemble la diversité infinie des choses, des sensations et des représentations dans une parole, ou un discours, que nos philosophes de la nature distinguent soigneusement du "mythos", autre nom, plus archaïque du "dire". Il y le dire du Mythos, et le dire du Logos. Le mythos c'est le dire du poète qui raconte les exploits des dieux et des héros, ici et là, dans une geste théogonique : Hésiode. Mais le philosophe ne peut se contenter des récits mythiques, surtout si ces récits reposent sur la méconnaisance : "La foule a pour maître Hésiode. Ils sont persuadés qu'il savait presque tout, lui qui ne connaissait ni le jour ni la nuit : ils sont une seule et même chose". Le Mythos s'égare dans la particularité et l'apparence. Seul le Logos peut se hisser au niveau du Tout, et rendre compte, dans une parole adéquate, de la nature des choses, leur essence universelle, leur rapports nécessaires, leur devenir et leur limite. Le philosophe dit ce qui est, dans la langue commune, créant de fait par sa parole un espace commun : "Pour parler avec intelligence il faut prendre ses forces dans ce qui est commun à tout, comme une ville dans la loi, et bien plus fortement encore. Car toutes les lois humaines sont nourries de l'unique loi du divin ; elle domine tout autant qu'elle le veut, suffit en tout, et surpasse tout". Et : "Pour ceux qui sont éveillés il n'est qu'un seul monde commun". Volà qui est clair : le Logos c'est la parole du divin, matérialisée dans le Feu, qui fonde dans l'homme l'espace rationnel du commun langage, de la commune loi, celle qui sépare le commun du privé, qui définit un espace de l'échange règlé, de la lumière et de la connaissance (Apollon, fils de Zeus). De la sorte est fondée la science, mais aussi la politique, et l'éthique du sage.

Ainsi donc le Feu est Logos. Le suprême Logos est cette conjonction possible entre l'âme connaissante et le Divin qui connaît tout, qui gouverne le Tout. La pensée grecque trouve ici son fondement absolu : la connaissance est possible, bien qu'imparfaite, s'il est entendu que l'homme, face au divin, est comme un babouin face à l'homme. La connaissance humaine se règle sur le divin, assume sa mesure, et se reconnaît dans son inféodation indépassable.

Pour un Grec seul le dieu est absolument sage. Mais l'homme peut s'élever par le Logos : " Propre à l'âme est le Logos qui s'augmente lui-même". La pensée est commune à tous, mais qui donc s'exerce à la pensée? Hiérarchie, aristocratie de l'esprit. Il n'est de pensée que dans un effort : l'arc d'Apollon, encore faut-'il que l'homme s'exerce à le bander. Il y a dans le philosophe un héroïsme éthique qui l'élève au dessus d'Ulysse lui-même, et qui en fait un compagnon d'Héraklès. Héraclite, Héraklès, est-ce le signe phonique d'une subtile parenté?