"Il louait les gens qui, sur le point de se marier, ne se mariaient pas ; qui sur le point de faire une traversée, ne la faisaient point ; qui, sur le point de s'occuper de politique, ne s'en occupaient point, et d'élever des enfants n'en élevaient point ; il louait également ceux qui s'apprêtaient à vivre dans la compagnie des princes et qui ne s'en approchaient point" (DL, VI, 29)

La beauté de ce passage tient à une tension extrême entre le désir et le renoncement. Tout près de céder aux élancements de la passion, le sujet s'arrête, et s'abstient. Cette suspension est admirable, elle marque le territoire de la liberté. Car de tous côtés tout nous pousse à la conformité, à la conduite normopathique, à céder aux valeurs sociales, qui, pour Diogène, sont "de la fausse monnaie" : le mariage, comme encadrement de la puissance sexuelle ; le voyage comme diversion et divertissement, voire comme fuite ; la politique comme vaine recherche du pouvoir ; l'éducation, comme normalisation de la liberté des enfants ; quant aux princes de ce monde ils représentent tout ce qui détestable, hubris, enrichissement, vaine gloire. 

Il est difficile d'aller plus loin dans la contestation radicale de l'état de société. Mille fois Diogène désigne ses contemporains par le terme d'"esclaves" - terme injurieux par excellence pour les citoyens fiers de leur statut politique et juridique d'"hommes libres". Mais que vaut ce statut s'il autorise la conduite peccamineuse, l'injustice et l'infamie. Ici l'ethique donne seule la valeur à la valeur, et condamne toutes les fausses valeurs - civilisationnelles, civiles et civiques. Le Kunique est au plus près des dieux, autosuffisant, autarcique comme un dieu, et du haut de cette excellence il lui est facile de débouter la plèbe publique, et même les princes et les rois. Souvenons-nous de ce trait adressé à Alexandre en personne : Ote-toi de mon soleil !

Je remarque une étrange parenté entre ces positions kuniques et l'épicurisme : égal refus de l'enrichissement, de la démesure, de la course au pouvoir, égale condammnation des désirs non naturels et non nécessaires, égal éloge de la frugalité, de l'abstention politique, du retrait, mais quelle différence de tonalité ! Le Kunique est provocateur, volontiers scandaleux, exhibitionniste, aboyeur, mais surtout c'est un solitaire endurci qui refuse les disciples, et va, armé de son bâton, muni de sa besace, vêtu de son tribôn crasseux, admonestant les passants, semant le trouble et la dérision, infatigable à prononcer sa condamnation universelle. C'est un athlète endurci aux rigueurs de la neige et aux chaleurs torrides, c'est un dur qui fait de son entraînement physique une condition du progrès moral, c'est un volontaire, une sorte de prophète laïc du perfectionnement et de la vertu, jusque dans les aberrations d'une conduite volontairement scandaleuse. Rien de tel chez l'épicurien, homme délicat, sensualiste et raffiné, pour qui la vertu ne vaut que dans l'orbe du plaisir, qui hait l'exhibition et la montre, qui, dans la douceur d'un jardin retiré, vit en aimable compagnie, entre amis philosophes et courtisanes cultivées, considérant l'amitié comme un très grand bien, à l'égal de la sagesse, qui ne vaut que partagée.

Deux types d'hommes très différents. Deux sagesses inconciliables. Deux attitudes divergeantes. Il ne suffit pas de quelques thèmes communs pour conclure à une parenté. Le Kunique veut changer le monde, qui est cul par dessus tête, renverser les ordres par l'exemple et la réformation, proposer un modèle nouveau d'hommes et de femmes libres, par de là les cités - il invente la notion de "cosmopolitès", libre citoyen du monde ouvert - dégagés des conventions étouffantes de la norme, au nom d'un rapport direct avec la nature. Ethique et politique révolutionnaires, dont jamais aucune réalisation ne verra le jour, ni dans l'Antiquité ni aux temps modernes. Le Kunique est un activiste. L'épicurien est un cénobite, un qui vit en communauté, ou qui à défaut, comme Lucrèce, convoque une communauté idéelle pour lui tenir compagnie. Il veut agir lui aussi, mais plutôt à la manière du médecin ou du thérapeute des âmes, et comme l'autre Diogène, celui d'Oenanda, fait construire un mur gigantesque de 80 mètres de long, où il fait graver le message épicurien à l'adresse des citoyens de la ville, des passants, Grecs et non Grecs, hommes et femmes, et enfants, riches et pauvres, malades et bien-portants, les appelant tous à la vie heureuse.

J'admire les Kuniques, mais ne puis les suivre. Par faiblesse d'abord, car je n'ai rien d'un athète, ni physique ni mental. Il y a là un tempérament, entier, solide, formidable. D'ailleurs les Athéniens ne s'y trompaient pas, et bien que raillés à tour de bras par notre excentrique, ils l'estimaient fort. Alexandre encore dira : "Si je n'étais Alexandre j'aurais voulu être Diogène", à croire qu'à l'époque il n'y avait que deux héros véritables. Et c'est bien d'héroïsme qu'il s'agit. Héros de la conquête contre héros de la vertu - au sens grec, excellence de la disposition et de la conduite. Ces héroïsmes me dépassent complètement. Affaire de tempérament, mais de pensée aussi. Notre monde va comme il va et il se trouve que je ne crois guère à un amendement moral de l'humanité, et que dès lors, si l'on veut subsister quelque temps dans ce monde il vaut mieux choisir un retrait circonstancié - qui n'est pas l'isolement ni l'esseulement - mais la juste distance de l'ekchorèsis pour y cultiver les Muses.

Reste que, quoi que l'on en pense, la position kunique est absolument unique dans l'histoire de la pensée, et à ce titre elle mérite considération, alors même que l'on ne veuille point en approuver la singulière radicalité.