L'été s'époumonne. Je n'aime pas la chaleur, mais la lumière, immensément. Cet été je l'aurai passé à l'ombre de Dionysos, le rouge dieu du vin, père de toutes les outrances. J'oublie de compter le temps. Seul demeure l'alternance des orages et des bonaces. Me voici plus essentiellemnt lié au rythme essentiel, plus essentiellement fils de la nature.

J'entends résonner en moi le vers de Rilke :

"Gott es ist zeit, der Sommer war sehr gross" ( Dieu, il est temps, l'été fut très grand") Mais je n'attends plus les vendanges. Je ne compte plus rien, ni pour rien. Compter c'est dégradant. Il vaut mieux accueillir, et s'accueillir. Je ne perds plus rien parce que je ne gagne plus rien. Et inversement.

Je me demande quelquefois si je suis né. La mort de même semble échapper au programme. Je suis dans une sorte de Hors-Temps, comme cet été qui ramène le soleil tous les matins, indemne et généreux. Ce n'est pas l'éternité, et l'immortalité pas davantage. Simplement une forme particulière de non-différence, d'éloignement. Les jours glissent, les instants glissent, tout glisse. Je ne cherche même pas à retenir le plaisir quand il se présente. Et pour la souffrance je sais qu'il suffit d'un peu de patience.

Parfois je me demande, un bref instant de coupure, si je suis vivant. Et si je suis vivant je devrai fatalement mourir. Aurai-je du regret? Je n'en suis pas sûr. Je suis surnuméraire, c'est le mot, et comme naufragé d'une autre planète, "étonné" sur les rivages du jour. Robinson pour toujours. M'offrirait-on un séjour alléchant dans quelque destination lointaine que je refuserais tout net. Le réel est partout le même, et moi de même.

Je me sens intensément proche de ceux qu'on qualifie de sauvages. Entre la grotte et la rivière je traîne d'interminables siestes de rêveries. J'ignore tout du monde des affairés, des concupiscents, des glorieux. Ici tout suffit. Je n'attends même pas le retour des bisons innombrables aux sabots tonnants, assuré à jamais de leur retour, comme de celui du soleil.

J'arrose mes fleurs de balcon. Je les regarde longtemps, je bois leur eau, je partage leurs émois. Je me sens lentement glisser vers la vie végétale. Cela me semble la vraie vie, celle dont les hommes ont obnibulé la silencieuse perfection.

J' ai lu jadis que les sauvages du Brésil peignaient des plantes sur leur torse, et des bouquets et des entrelacs merveilleux. C'est déjà trop de s'identifier à l'animal. A l'orée de la vie, au plus petit écart, au minimum sensible, voici la vraie vie, celle de la plante silencieuse et magnifique.