"Ce n'est pas le jeune qui est bienheureux, mais le vieux qui a bien vécu : car le jeune, plein de vigueur, erre, l'esprit égaré par le sort (tuchè) ; tandis que le vieux, dans la vieillesse comme dans un port, a ancré ceux des biens qu'il avait auparavant espérés dans l'incertitude, les ayant mis à l'abri par le moyen sûr de la gratitude (charis)".

Voilà de belles images maritimes. D'un côté l'errance, le hasard, l'incertitude - la jeunesse. De l'autre le port, l'ancrage, la certitude, la gratitude - la vieillesse.

Voyez chez Lucrèce, c'est un poète, comment le thème se gonfle, s'amplifie, se dynamise dans ce début illustre du Chant II : mare magno (haute mer) ; "turbantibus aequora ventis", les vents qui soulèvent la surface de la mer ; image grandiose de la furie des flots déchaînés, image de la tourmente qui déferle dans l'âme de l'homme soumis aux passions. Errance bien sûr, mais souffrance plus encore, agitation, insatisfaction, turbulence. Turba, turbare, tourbillon - où l'on retrouve Démocrite, l'ancêtre commun.

En aplomb l'image du port : on voit une anse lumineuse où joue la lumière, le sourire d'une eau calme piquetée de voiles blanches, un embarcadère peuplé de mariniers affairés, et la ville, plus loin, avec ses maisons colorées, ses temples et ses colonnes, on se réjouit déjà de l'auberge accueillante, du pain blond, du résiné frais, du frais visage et du corsage de la belle aubergiste. On peut bien être vieux, cela n'interdit en rien de goûter le plaisir, et doublement, de le savoir fragile et passager. Et plus encore de savoir qu'il revient toujours si on sait l'accueillir et le cultiver.

Ce port miraculeux, et très ordinaire aussi, on sait qu'Epicure l'a en quelque sorte réalisé en fondant son Jardin, port terrestre aux abords de la ville - qui peut bien figurer la houle pathétique de la mer déchaînée, lieu de rivalités, de conflits et de tourmente - offrant un havre sûr à ceux que malmène la vie, et qui, dans la philosophie, trouvent un certain chemin de santé et de vérité.