La fameuse question de Leibniz "pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien ?" m'a toujours semblée le comble de l'absurdité. A l'arrière-plan de cette question, j'en soupçonne une autre, qui sans doute ne pouvait affleurer à la conscience de notre philosophe, perclus de préoccupations métaphysiques : "pourquoi suis-je alors que je pourrais ne pas être ?" Mais cette question, comme la précédente, présuppose que l'existence est déjà donnée, que ce soit celle du monde, ou de soi. 

Dire : "je pourrais ne pas être" est d'une certaine manière une contradiction dans les termes car pour penser la possibilité de n'être pas, il faut précisément être. Tout acte de pensée, quel qu'en soit l'objet, et même le néant, le vide ou le rien, affirme préalablement la présence-présente du sujet qui pense. "Je pense, je suis" disait Descartes. C'est irréfutable.

Cette remarque vaut en particulier pour les débats fumeux sur la question de la mort : tant que le sujet pense il est vivant, donc il ne peut penser sa propre mort. Freud disait fort justement, à l'appui de cette thèse, qu'il n'y a aucune place dans l'inconscient pour signifier et représenter la mort propre du sujet. Et Epicure a raison de dire que la mort est l'extériorité absolue, l'altérité radicale, le hors champ que le sujet n'aborde qu'au prix de sa dissolution définitive.

Mais revenons un instant à la question de Leibniz : elle demande "pourquoi". Et quel est donc le type d'homme qui demande "pourquoi" ?  C'est une question, en tout cas, que ne pose jamais un Grec de la tradition. Peut-on imaginer un héros d'Homère s'interrogeant sur le pourquoi des choses, de la nature ou des dieux, toutes réalités qui sont pour lui d'évidence : des données de la sensation, de la perception, de la représentation dont il n'a aucune raison de douter. Homère parle du "divin" Achille, du "divin" Ulysse, du "divin" Fleuve et des chevaux "divins" etc, lequel "divin" signifiant non quelque transcendance mystique, mais la réalité présente, sensible, charnelle, incontestable des êtres de la nature, dont les hommes sont une espèce particulière, réelle comme toutes les autres. Est divin ce qui réel en soi et par soi. Homère témoigne d'une culture traditionnelle pour laquelle l'évidence sensible est première, irréfutable - divine.

Avant que Platon et consorts ne viennent déchirer la beauté du monde en distinguant sensible et intelligible, apparence et essence, on voit chez le grand Héraclite l'éviction polémique de toute question d'origine ou de cause : 

"Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l'a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s'allumant en mesure et s'éteignant en mesure" (DK 30).

Voilà qui est clair : ce monde (l'univers) est éternel, donc sans cause, et ajoutons : sans finalité. Eternel présent d'une présence sans origine ni fin, qui se suffit à elle même, tout à fait étrangère à ces questions, osons le mot, névrotiques, d'hommes anxieux de trouver un sens à une existence qui, pourtant, vaut par elle-même, comme celle des astres, des plantes, des animaux, des dieux - et des héros d'Homère.

C'est dire la distance fabuleuse que Héraclite initie entre la vision lumineuse du Tout éternel et bienheureux, et les pauvres questionnements de l'homme malade - dont Epicure sur le tard recueille les atermoiements, et qu'il tente de ramener vers la voie de la contemplation :

"...Et le Tout a toujours été tel qu'il est maintenant et sera toujours tel..." (Lettre à Hérodote, 39). Admirable constance d'une tradition qui fut vivante, animante, et dont il est tout à fait possible de s'inspirer dans le monde tel qu'il est.