Pyrrhon et le Chan : le point de vue absolu à partir duquel on peut juger et disqualifier tous les autres. Absolu au sens strict : détaché, sans rapport, indépendant. A l'égard de toutes les doctrines en usage, des points de vue partiels et généraux, des conventions de langage et de conduite, des normes et des valeurs, des savoirs et des pouvoirs.

Qui accède à cette universelle vacuité se délivre des attachements et des adhésions. Il va comme le vent que rien ne peut fixer, indépendant comme le vent.

Les autres théories peuvent avoir leur intérêt, elles contiennent à l'occasion de profonds aperçus, mais elles pêchent toutes par excès, affirmant ou niant sans raison valable, exprimant aveuglément quelque passion indiscrète et secrète, exhibant comme pensée vraie ce qui n'est que point de vue subjectif, affect incontrôlé, méconnaissance.

La pensée vraie pulvérise tous les points de vue, décante le jugement, ouvre à la non-pensée.

La philosophie, quand elle est sincère et authentique, travaille dans la chair et la pensée jusqu'au point crucial qui ruine toute philosophie. C'est ainsi qu'elle réalise sa vocation qui est de promouvoir la liberté.

 

Illustration : j'aime profondément Epicure, l'homme et sa pensée.  Il est l'émouvante figure de l'hellénisme finissant, il est la Beauté. J'aime sa vision du mouvement universel, de la pluralité des mondes, de l'infini et de l'impermanence. J'aime l'image d'un jardin de la volupté. Mais il est un point où je ne peux le suivre, lorsqu'il affirme que la sensation est vraie, qu'elle rend compte de la réalité de la chose, posant en principe l'accord nécessaire de la sensibilté et du réel. Hélas qu'en savons-nous ? Dans l'incertitude et dans l'insaisissabilité universelles Epicure veut déterminer un point fixe, à partir duquel il entend fonder la certitude du savoir et la possibilité d'une éthique : un moi corporel limité dans l'espace et le temps, une pratique des plaisirs et des vertus, un bonheur accessible.

Le point de vue absolu consiste à déloger tout point fixe, à dé-marrer toutes les attaches. Ce n'est pas même un point de vue, mais plutôt la dissolution de tout point de vue. Ce qui reste alors, après ce travail de déminage, c'est la "suspension du jugement", ou, version Chan, "une silencieuse coïncidence".