"Le toucher, ô sainte puissance des dieux, le toucher

            Est le sens suprême du corps, soit qu'une chose s'y glisse

            De l'extérieur, soit qu'un élément interne le blesse     

            Ou le réjouisse en sortant par l'acte fécond de Venus,

            Soit qu'après un choc, troublés dans le corps même,

            Les atomes se heurtent et confondent les sensations

            Comme tu peux en faire toi-même l'expérience,

            En frappant de ta main une partie du corps"  - (Lucrèce, II, 434-442)

 

Primat du toucher, "tactus", même sur la vue, que pourtant toute la tradition philosophique pose comme modèle de la connaissance : voir, évidence, vision, théorie. Même l'intuition est visuelle : intueri c'est voir. L' épicurisme, à l'inverse, nous invite à revenir au plus proche : la peau, l'enveloppe du corps, de tout le corps, et même ces touchers internes qui font la saveur de la volupté : entrées et sorties des semences vénériennes. Demandez donc à l'amoureux s'il préfère regarder sa bien-aimée, ou la toucher, caresser ses cheveux, son épaule ou son sein, et plus encore si possible...Il y a, dans le poème de Lucrèce, des accents charnels, des incidences volupteuses qu'on ne trouve pas explicitement chez Epicure, dès le premier vers du poème, dans l'ode à Venus : "volupté des dieux et des hommes".

Lucrèce pose ici trois modalités du toucher : l'entrée dans le corps propre, la sortie, le mélange des sensations, provenant de parties distictes du corps - comme l'épaule et la main. Il faut penser la surface du corps comme sensible, souple, élastique, réceptive, affective (plaisir et douleur), et à ce titre comme un agent privilégié de connaissance. Epicure disait que la sensation ne ment jamais, et parmi les sensations le toucher est le plus valide, offrant le modèle parfait de l'évidence, évidence tactile, évidence du plus proche, du plus immédiat, évidence du maintenant, présence du présent : je touche, je suis touché, je sens, et dans ce sentir c'est le réel qui est là, plaisant ou douloureux, incontestable.

Tout cela ne disqualifie pas pour autant l'audition, la vue, l'odorat : ce sont des touchers à distance, qui sont vrais en leur genre, mais susceptibles de déformation en raison de la distance. La tour m'apparaît carrée de loin. Je me rapproche, elle m'apparaît ronde. Chacune de ces deux images est vraie. En raison de la position que j'occupe je la vois nécessairement carrée de loin, et ronde de près. Et si je m'approche encore je ne verrai plus qu'un mur rectangulaire, sans profondeur. La sensation nous révèle l'apparaître, le "phantaston", que l'on pourrait traduire : l'apparaissant. Nous vivons dans un mode d'apparences, d'apparaissants et de disparaissants, et c'est encore dans le toucher que cette réalité universelle se manifeste avec le plus d'éclat. 

On dira : mais la tour ne peut être à la fois carrée et ronde ! Sans doute, mais nous la verrons toujours carrée à telle distance et ronde à telle autre. Cela est indépassable au niveau de la sensation, qui reste vraie, répétons-le, à son niveau, "alogos", sans raison. Si je veux dégager une idée générale de la tour, et je le peux, je devrai, par la raison, comparer les images, retrancher le particulier et sélectionner le plus fréquent, instaurant une image générale pour laquelle un mot générique, compréhensible par tous, sera utilisé. Le mot "tour" désignera une certaine réalité, un tupos, une forme liée à un mot. Tout cela est fort utile, et sans doute inévitable, mais chacun peut voir aisément qu'on a changé de plan, et que le rapport charnel à la réalité du corps, et des corps, est perdu. D'où le souci maintes fois énoncé d'Epicure : "il est nécessaire que, pour chaque son de voix (chaque mot, chaque signifiant) la notion primitive soit sous le regard et n'ait en rien besoin de démonstration". Dans l'opération de connaissance on fera retour, avant toute chose, vers l'image commune, et sous l'image, on retrouvera le rapport aux sensations.

Le processus de connaissance (le savoir) se présente comme une vaste opération de complexité croissante, qui à partir de la sensation (aisthesis) élabore les images (phantasia), lesquelles entrent en rapport les unes avec les autres, permettent la formation de notions générales, et, dans un bond spéculatif, on tentera d'élaborer une image de l'univers, en s'assurant que ces théories ne soient jamais en contradiction avec les données des sens. Soutenir que les corps sont formés d'atomes est remarquablement ajusté à l'observation du toucher : atomes glissants à la surface du corps, atomes pénétrant le corps, atomes jaillissants du corps, atomes entrechoqués dans le heurt des corps, et des parties du corps. La sensation est vraie, en dernière analyse, parce qu'elle nous balotte sans répit dans le tourbillon atomique universel.