Vous êtes allongé sur votre couche, somnolent à demi, sentant confusément une présence à votre côté. Vous laissez aller votre bras, et voici que la main touche une surface tiède, douce, arrondie, souple au toucher, agréable et délicate. Votre main est comme remplie de présence, attentive et réceptive, et c'est comme si, d'un même mouvement, la main qui touche et l'épaule touchée s'épousaient ensemble dans la qualité indicible du contact : c'est la "phantasia", pas exactement une image, bien avant l'image, je dirai : la présentation imageante d'un "phainomenon" d'un quelque chose qui se produit dans la rencontre, immédiat, irrécusable. Ou encore un complexe de sensations qui font corps, surgies des corps, qui attestent la présence et la rencontre des corps : la phantasia est cette expérience de sensations associées qui, se présentant (et se présentifiant) font naître instantanément une représentation. Sentant l'épaule je vois l'épaule, non par la vue, mais par une sorte de vision charnelle : phantasia.

C'est intentionnellement que j'ai pris l'exemple d'un état de conscience flottante : la vue n'y joue aucun rôle, ce qui nous permet de saisir sur le vif une phantasia tactile - qui est, rappelons-le - le modèle favori de la sensation selon Epicure. Si l'on prenait un exemple visuel on serait fort embarrassé : les objets visuels sont extrêmement retravaillés par la perception, dénotés en images mentales et condensés par la mémoire. Au lieu de sentir l'arbre à distance on plaque d'emblée des idées, des souvenirs et l'on pense au lieu de sentir. L'exemple que j'ai choisi permet de décrire un état d'antériorité, au plus près de la sensation telle q'elle se produit.

L'épicurisme propose un modèle de déconstruction : revenir aux choses mêmes (pragmata) en décantant les diverses couches qui se sont surajoutées : opinions sur les choses, idées, perceptions conventionnelles, images mentales, pour en revenir à l'original : la sensation comme telle. Parvenus en ce point il est enfin possible de décrire un modèle, dont les termes sont les suivants : sensation (aisthesis), phantasia (présentation imageante), phantasma (image). Avec l'image on quitte le terrain sûr de la réalité tangible, aussi faut-il être extrêmement attentif et prudent, veillant à ce que l'image mentale conserve les qualités de la phantasia et ne s'égare pas dans le délire interprétatif. Le risque est, combinant les images à l'envi, de fabriquer des monstres et des chimères, des licornes et des Titans, des Cyclopes et des Circés. La méthode de réduction analytique permet, en principe, de dissoudre ces divagations, en retrouvant au plus près la leçon du corps.

Passer du plan empirique, celui de la sensation et de la phantasia, au plan du savoir rationnel, sans verser dans le mythe, est d'une grande difficulté : il faut s'assurer que les mots que nous utilisons reposent sur une expérience concrète, communicable dans un vocabulaire commun adapté. "Il est nécessaire que pour chaque son de voix, la notion primitive soit sous le regard et n'ait en rien besoin de démonstration" Et plus loin : "Il faut observer toutes choses d'après les sensations et les appréhensions immédiates" (Lettre à Hérodote, 38). En vertu de quoi on pourra construire par degrès un savoir rationnel sur la nature des corps, les mouvements de la pensée, une "physiologia" avant de s'élever enfin vers les considérations les plus générales, et proposer un modèle de l'univers qui ne soit pas en contradiction avec les données des sens. On en tirera cette leçon remarquable que tout ce qui existe est corporel et que notre propre corps est soumis aux lois constitutives de la nature : homogénéité de tous les corps dans l'unique réalité qui est le Tout. D'où enfin une éthique naturaliste et praticable.