Dans la "Théogonie", récit fabuleux de la naissance du monde et des dieux, Hésiode, contre l'opinion commune, privilégie la Nuit (Nyx) au détriment du Jour. A partir de Chaos, la béance originelle, en premier apparaît la Nuit couplée à l'Erèbe (la Ténèbre), qui engendreront Moros, la destinée mortelle de tous les vivants, Thanatos, la mort, Hypnos le sommeil et Oneiros le rêve (plus exactement les mille rêves !). L'Obscur précède le lumineux, et c'est dans l'obscur que se joue la destinée des êtres vivants, tous affectés d'une sorte de compagnon funèbre qui règle le cours et le terme inévitable de la vie. Moros c'est la part allouée - ici la durée de la vie - mortelle pour tous les êtres de la nature hormis les dieux. Moros est structurellement lié à Thanatos : le destin préside à la destinée.

Cela ne signifie pas que la destinée soit fixée dans le détail, programmée de manière déterministe. Ce qui est fixé c'est le début et la fin. Entre ces deux extrêmes joue la combinatoire du désir, des circonstances et du hasard. Ce qui fait que, si la fin est inéluctable, sa date elle-même n'est pas déterminée à l'avance. On peut mourir de maladie, mais aussi d'un accident imprévisible, ou lors d'un affrontement violent. Achille, ayant à choisir entre une vie longue, paisible et obscure, et une vie courte mais héroïque, choisit la seconde, et de fait il mourra jeune et glorieux sous les murs de Troie. Sa destinée est conforme à son désir, exprime la vérité de son désir. Lorsque Alexandre, prenant Achille comme modèle, s'élance à la conquête du monde, il choisit la gloire, mais il mourra piteusement d'une fièvre : le destin lui a ravi la mort glorieuse. 

Lorsque Hésiode situe la destinée sous la juridiction de la Nuit il donne une indication précieuse : nous croyons peut-être diriger souverainement notre vie, choisir librement notre destinée, mais c'est ignorer les facteurs inconnus qui nous déterminent : héritage familial, histoire, désirs inconscients des parents, etc, qui constituent le lot - moros - que nous porterons malgré nous, sauf si par un effort héroïque de conscience nous parvenons à nous en libérer.

Le Lumineux surgit par un effort de différenciation, par rupture et séparation. Le Jour émerge de la Nuit, et de la même manière les dieux gagneront les cimes de l'Olympe après leur victoire sur les Titans. Mais cette victoire est toujours précaire : l'Obcur peut revenir. La lumière et la conscence ne se maintiennent qu'au prix d'une tension  permanente. Choisir le lumineux, sans pour autant ignorer l'obscur, mais le contenir, c'est la voie apollinienne.