Peut-on se représenter un trou sans bords ? C'est pour le moins difficile. Pourtant c'est à cela que nous convie Hésiode lorsqu'il pose l'origine du monde comme "chaos" - ouverture infinie, béance absolue - d'où sortiraient la Ténèbre et la Nuit, bien avant le Jour et la Lumière.

Quand nous figurons un trou nous partons des bords, lesquels découpent un cercle, à l'intérieur duquel s'ouvre l'abîme. Voyons les enfants au bord d'un puits : ils s'appuient sur la rembarde, avancent la poitrine et la tête, ouvrent tous grands les yeux et plongent le regard dans les profondeurs. Qu'espèrent-ils donc apercevoir tout au fond ? En général ils ne voient rien, mais s'empressent de peupler l'abîme de monstres redoutables. Quoi de plus excitant que ce rien qui suscite la multiplication des images et des fantasmes ? C'est qu'en dernier ressort ce que nous souhaitons voir, que nous brûlons de voir, se dérobe indéfiniment à la vue. Le plus évident est cela qui ne peut s'évider : échec structurel de la vision.

Quand on est de ce côté-ci - celui de la norme publique, de la convention langagière, du refoulement - on ne peut voir de l'autre côté, celui du réel et du sexuel, on tremble sur le bord, on échoue à percevoir le trou, le fond sans fond du trou.

Mais renversons la perspective. Au lieu d'aller du bord vers le trou, posons que le mouvement réel va du trou vers le bord, que le trou précède le bord. Nous voilà instantanément situé dans une tout autre registre, nous voici à l'origine du monde, antérieurement à toute construction de monde - kosmos selon les Grecs, et souvenons-nous qu'avant d'être le monde, le kosmos c'est la parure, l'ornement, le cosmétique. Le monde, le kosmos vient toujours après coup, comme édification secondaire, travail du refoulement, oeuvre du langage et de la convention. Nous étions dans le trou avant que de naître à la lumière. La Nuit toujours précède le Jour, mais cela nous l'avons oublié, perdus que nous sommes dans les dérives du travail et de l'utilité.

Et pourtant il nous reste une réminiscence de cet état antérieur, comme une image laiteuse et pâle, et cette langueur parfois qui nous fait souvenir que nous ne sommes pas au monde, pas tout à fait, toujours un peu décalés et boitillants, avec dans le regard une brume insistante qui témoigne de la duplicité de notre vision, de l'étrangèreté indépassable de notre condition.