L'actuel maître de l'Egypte, s'inspirant de l'exemple de Ramsès II je suppose, a décidé la construction d'une nouvelle capitale en plein désert, au sud du Caire. Du coup j'ai fait cette nuit un rêve égyptien, ce qui m'arrive assez souvent : j'avoue une fascination perdurante à l'égard de cette ancienne civilisation qui représente l'envers exact de mes choix existentiels. J'y vois une constante méditation de la mort, avec, pour pendant, l'effort pathétique vers l'immortalité : mausolées, pyramides gigantesques destinées à contenir le corps du pharaon, embaumements, art funéraire, tout conspire, et les rites, et la peinture, et l'architecture, à assurer la survie de l'âme après la mort. On est amené à penser que dans cette civilisation, pour la première fois à très grande échelle, le conflit de la mort et du désir s'est inscrit dans la chair sensible de l'humanité.

Assurer la survie du souverain c'était magiquement l'assurer pour tous les hommes - du moins pour ceux d'entre eux qui pouvaient prétendre au titre d'hommes : nobles, prêtres, hauts magistrats. 

Cette survie s'obtient en séparant de l'âme mortelle, celle qui est rattachée au corps, un principe déclaré immortel, qui fera l'objet d'une pesée rituelle post mortem : et nous voilà dans la métaphysique, avec le cortège fabuleux de ses chimères, et la culpabilité : la vie terrestre dépréciée par la morale.

Dans mon rêve, j'y reviens après ce petit détour, comme chaque fois, il était question d'un monument à trouver dans les profondeurs de la terre, qui était sans doute un tombeau - tombeau d'un roi, bien sûr, et qui est le roi si ce n'est le père ? Donc je cherche le tombeau de mon père, ce qui, dans la réalité est bien difficile : je n'ai jamais pu visiter le tombeau de mon père, et je n'ai jamais vu mon père : il était mort avant ma naissance. Il est enterré, d'après un papier administratif que j'ai pu me procurer, dans une lointaine campagne tchèque, près d'un village au nom imprononçable. J'ai parfois envisagé de faire le voyage, mais toujours quelqu'obscure résistance intérieure m'en a détourné. La peur sans aucun doute, mais la peur de quoi ? C'est comme si de ce voyage je ne pouvais revenir vivant.

Puis, soudain le rêve me transporte en Alsace : me voici attablé au restaurant, avec des proches et ma mère. Je retrouve l'ambiance paisible et souriante de ma province natale. Pour un peu j'entonnerais une chanson avec les paroles du poète : "Puisqu'il est des vivants ne songez plus aux morts" !

Peut-être chacun de nous, parvenu à l'âge adulte, porte-t-il au fond de son âme un tombeau, qui lui rappelle constament le caractère précaire de sa vie. Mais que, sur la tombe, il plante des fleurs, qu'il les arrose de ses pleurs, qu'il s'en détache, et qu'il aille. Il sera toujours temps, le temps venu, de revenir au lieu obscur d'où il est parti.