Notre ami Frédéric (clic) s'est armé du bâton de la vérité pour vilipender les marchands de "vie philosophique", nouvelle mouture de la récupération médiocratique universelle. Je dis "universelle" car ces gens- là ont le génie de reconvertir en prêts-à porter tout terrain, sans autre scrupule, tout ce qui se fait laborieusement dans les laboratoires de la pensée. Le plus difficile, ce qui s'est constitué avec patience, peine et travail, miraculeusement, instantanément, devient comestible : il suffit de lire, puis d'appliquer ce qu'un esprit médiocre prend pour des recettes de vie, des pharmaka à l'usage public. La philosophie devient de la sorte le nouveau compendium de l'art de vivre, la nouvelle bible thérapeutique pour vaincre l'insomnie, gérer la dépression, guérir le taedium vitae, combattre l'angoisse, la phobie, la peur de la mort, les déboires amoureux et tutti quanti. Tout cela n'est évidemment pas sérieux, et notre ami a toutes les raisons d'affûter le coutelas de l'indignation.

Examinant ma propre idiosyncrasie, qui n'est pas spécialement allègre, je vois que mon activité philosophique, à laquelle, je le précise, je suis fort attaché, ne résoud en rien mes difficultés existentielles. Elle ne me délivre nullement d'une angoisse rampante, lancinante et invincible, qui aura gâché depuis des années mon existence, me représentant sans cesse mille raisons de m'inquiéter, mille sujets de préoccupation autant publics que privés. J'ai beau faire, j'ai beau m'efforcer de me détourner du cours du monde, rien ne parvient à me tranquilliser : je vis dans le siècle et ce siècle m'effraie. Je ne parviens pas davantage à régler mon humeur : tantôt je m'emballe, je bâtis des châteaux en Espagne, je projette des voyages en mer Egée, ou en Egypte, et voici, faire ma valise, contacter une agence de voyage, déjà mes bras, tout mon corps s'affaissent : il est l'heure de m'étendre sur mon canapé ! Et l'autre versant de l'humeur, la bile noire, m'entraîne dans les profonderurs marécageuses, me prive de tout élan et de tout plaisir. Qui me fera croire que l'intellect, la décision philosophique, la clarté de la pensée - à supposer qu'elle reste intacte au décours de ces turbulences de l'humeur - puissent quoi que ce soit pour régler, gérer, calmer ou intensifier la thymie ? Non, celle-là jouit, à notre corps défendant, d'une étrange autonomie, nous versant dans l'allégresse sans motif et nous abattant sans motif. Il est vrai que cette disposition contrastée de l'humeur n'est pas universelle : certains bénéficient d'un bon naturel, qui ne sont pas ballottés de la sorte. Soit, mais ils auront d'autres faiblesses : ils boivent, ou ne savent résister au premier jupon qui passe, ils seront insomniaques, avaricieux, ou jaloux, ils ne penseront qu'au travail, ou à la politique, ils connaîtront d'autres attachements, qui peuvent être pires. Et qui les guérira de la jalousie ? Liront-ils quelque traité stoïcien sur la maîtrise des passions ? Fort bien, mais en tireront-ils de quoi se guérir de la souffrance ?

La grande illusion de la philosophie, sa beauté et son erreur, c'est de croire à la toute puissance de l'intellect. Supériorité de Schopenhauer : il a vu que l'homme est passion d'abord, et que sa conscience est déterminée par les affects.

On se trompe sur le statut des philosophies antiques : elles se voulaient thérapeutiques à une époque où la médecine était balbutiante, ne disposant d'aucun traitement chimique efficace. On pensait pouvoir soigner les maux de l'âme avec des recommandations de bon sens. Exemple Epicure : la philosophie est une activité qui au moyen de raisonnements crée la vie heureuse. On croit soulager l'angoisse en modifiant les représentations. C'est oublier que les représentations elles-mêmes sont déterminées par l'angoisse, si bien que le remède peut être pire que le mal. Dire : "la mort n'est rien par rapport à nous" peut nous aider à comprendre qu'il n' y a rien après la mort, et qu'il est vain de craindre un châtiment post mortem, mais pour certains l'idée d'une non-vie à venir est pire que la représentation des châtiments infernaux. Soignant d'un côté on angoisse de l'autre. Et le reste à l'avenant.

La philosophie n'est pas une thérapie. Si vous souffrez vraiment, durablement, allez voir le médecin. Je pense d'ailleurs que si Epicure vivait de nos jours il recommanderait l'usage des médicaments, car il n'y a aucune justification à souffrir. Du coup, débarrassé du fardeau de la souffrance, l'étudiant pourrait s'intéresser, s'il le désire, aux processus de la nature, contempler la beauté du ciel, trouver son plaisir dans les spectacles et dans les joies de la volupté. L'idée centrale est toujours là : vivre en harmonie avec soi-même, si possible, mais de nouveaux moyens, efficaces et faciles d'accès, rendront ce projet enfin réalisable.

La philosophie, à tout prendre, ne soigne vraiment, indirectement, que celui qui n'a pas besoin de soins, ou qui a appris à se soigner par ailleurs. Sa fonction est tout autre : elle nous enseigne l'art de juger librement de tout, de nous détacher de tout, de regarder les choses et les processus d'un oeil serein et dés-enchanté - ce qui ne se peut que dans une thymie pacifiée.