Longtemps philosophie et médecine ont marché main dans la main. Aristote était médecin. On lui doit un traité sur les troubles de l'humeur : "L'homme de génie et la mélancolie" - encore que l'attribution à Aristote soit contestée, mais cela ne change rien à l'essentiel. Démocrite réfléchit sur les variations de la sensibilité, proposant l'euthymie comme régle de vie : c'est un voeu pieux si on n'accompagne pas la notion d'une thérapeutique efficace. Epicure prône l'aponie - l'absence de douleurs - pour le corps, et l'ataraxie - l'absence de troubles - pour l'âme.  Mais là encore manquent les moyens : dire que le plaisir est facile à trouver et la douleur facile à supporter ne saurait convaincre celui qui souffre, lequel découvre à ses frais que le trouble se révèle rapidement insupportable. La philosophie, dans sa formulation classique, fait preuve de naïveté, ou d'ignorance. Mais ces auteurs anciens ont quelque excuse : ils faisaient feu de tout bois, dans une époque où le bois fait défaut, je veux dire la connaissance rationnelle du corps et de la psyché, fondée sur l'observation et l'exprimentation scientifiques.

Dans le traité aristotélicien cité plus haut on trouve une description assez minutieuse de la mélancolie et de son opposé, la manie. Les Anciens avaient observé fort justement comment le même sujet passe sans transition d'un état dépressif à une sorte d'exaltation généralisée, qui peut, dans les cas favorables, engendrer de grandes oeuvres, mais aussi bien se perdre dans la plus extrême agitation, et une totale stérilité. Ils se sont demandés s'il y avait quelque lien de causalité entre la mélancolie, ou la manie, et le génie : la réponse est ambiguë, car si on peut relever des cas qui semblent attester un lien, dans beaucoup d'autres on n'en trouve aucun. La même question est posée encore aujourd'hui par certains chercheurs, avec la même réponse. Il faut en prendre son parti : un imbécile heureux ne se découvrira pas du génie à la faveur d'une crise maniaque. Mais ce qui est vrai c'est que, parmi les artistes et créateurs, la disposition maniaque ou mélancolique est relativement fréquente : cette affection thymique prédispose à un type particulier de sensibilité, qui, en dépit des souffrances qu'elle cause, est parfois d'une grande fécondité. 

Les Anciens observaient les faits, relevaient des constantes, mais ne pouvaient ni traiter ni soigner, et guérir encore moins. Mais il en ira ainsi tout au long de l'Antiquité, du Moyen Age, et de la Modernité. Songeons aux malheureux enchaînés dans les Hospices Généraux, privés de tout droit et de toute assistance, traités comme des bêtes ou des monstres de foire, et qu'il faudra attendre la fin du 18ème pour qu'on songe à leur ôter les fers, et leur garantir un "asile" - un lieu de repos et de retraite. Quant aux soins, parlons-en ! Je songe à Hölderlin, enfermé, garotté, muselé, sans papier pour écrire, sans ami à qui parler, et cela plusieurs mois de suite, avant qu'on le déclare "calmé, mais incurable", et qu'on honnête menuisier accepte de le prendre en pension chez lui - où le "condamné" vivra encore près de quarante ans !

Il faut en prendre son parti : le vrai, le seul changement décisif interviendra avec la découverte - faite par hasard ! - des vertus thérapeutiques des antidépresseurs et surtout du lithium, qui évite les crises maniaques. Gräce à quoi on peut véritablemen traiter, sinon guérir, les troubles de l'humeur. On parle aujourd'hui de trouble unipolaire pour définir la dépression et la mélancolie, lorsqu'elles sont durables et qu'elles ne se convertissent pas en manie, et de trouble bipolaire lorsque le sujet oscille du pôle dépressif au pôle maniaque. On est toujours dans l'espace que les Anciens avaient exploré et balisé, mais avec une batterie de soins adaptés, qui sans doute ne guérissent pas vraiment, mais soulagent notablement, soignent au long cours, et rendent la vie vivable.

C'est un fait : on guérit rarement. Cela interroge sur les racines ultimes du mal, et sur notre incapacité actuelle de prévoir et d'empêcher la survenue de la maladie.

Oui, Démocrite a raison, il faut tendre vers l'euthymie, qui est le régime idéal de la vie humaine. Ce qui était un voeu pieux devient aujourd'hui, assez raisonnablement, une potentialité, voire une réalité. Mais ce succès a son revers. La psychiatrie, fondée sur la biologie scientifique, n'a que faire de la philosophie. On évolue vers une approche purement technique : à tel symptôme tel remède. Cela n'est guère satisfaisant. On est passé d'un excès à un autre. Considérant la maladie on oublie le malade, qui a bien quelque chose à dire, et qu'on oublie d'écouter. Il est fallacieux de croire qu'on puisse tout règler à coups de médicaments. Il reste une part, heureusement, bien modeste mais réelle, qui relève de notre choix, ne serait-ce que celui de nous soigner ou pas.