Je vois deux manières de considérer l'existence, ou si l'on veut, selon deux registres qui ne s'excluent pas, qui peuvent se superposer. 

La première, commune, naturelle, inévitable, c'est de situer l'existence personnelle dans le champ général de la socialité : dès l'enfance nous voici immergés dans le langage qui nous préexiste et qui va modeler notre perception et notre rapport aux autres, dans l'ordre symbolique dont nous apprenons jour apès jour la contrainte façonnante, dans un modus communautaire de sentir, de parler, d'attendre et d'échanger. Nul n'échappe à ce formatage, qui a son envers et son endroit, qui limite d'un côté tout en ouvrant de l'autre : ce qui dessine une direction, une orientation, un sens et une signification. Par exemple un tel se propose de jouer la partition sociale sur les gammes de l'utilité : être utile, voilà qui justifie, à ses yeux, une existence, lui donne valeur en repoussant l'angoisse du vide. Tel autre parie sur l'excentricité, cherchant à se faire reconnaître vaille que vaille, et jusque dans la provocation. La plupart veulent être aimés, et consentent à aimer en retour, s'il le faut. Et ainsi de suite. A chacun sa stratégie vitale, qui se ramène en fait à un fantasme de base, lequel a pour fonction de situer le désir dans un champ intercommunicationnel, et de la sorte de garantir au sujet qu'il existe puisqu'il existe pour les autres et par les autres, et par là pour lui-même. Duperie universelle, mais qui a ses avantages, au moins pour la société, et secondairement pour le sujet qui s'imagine indispensable au concours général.

C'est le domaine de la psychologie, de la morale, de l'économie et de la politique. Nous y sommes tous, du berceau à la tombe. Bien vain qui prétend échapper à ce qui nous apparaît comme un fatum. La plupart s'y résigne, quelques-uns s'en irritent, tous y succombent. C'est le champ de l'Autre, auquel nous sommes ammarés, et qui détermine l'essentiel de nos désirs, notre identité, notre position, notre vouloir.

La seconde, qu'on pourrait qualifier de métaphysique à défaut de terme adéquat, est toute autre : elle consiste à prendre acte des lois de nature, selon lesquels tout être qui apparaît est destiné à périr. L'homme n'occupe nulle place à part dans l'ordre de la nature, comme l'indiquait Homère dans un vers que Pyrrhon aimait à citer :

   "Comme est la nature des feuilles, ainsi celle des hommes".

C'est une manière élégante de signifier la précarité indépassable de l'existence individuelle, ainsi que sa beauté, car la beauté de la feuille, et celle de l'homme, tient à sa passagèreté : cette feuille-ci n'apparaît qu'une fois, elle est unique, et cette unicité s'affirme dans le fait qu'elle est elle-même celle qui naît et qui meurt, et non pas une autre - qui connaît certes le même sort - mais qui n'apparaît ni ne disparaît à la place de la première. Dans la poésie d'Homère le terme de "divin" désignait précisément ce caractère indépassable de la singularité ; le "divin Achille", le "divin Ajax" - non qu'ils fussent des dieux, pas du tout - mais de ce qu' ils soient ce qu'ils sont, uniques à être eux-mêmes, et donc nullement interchangeables. Ajax ne sera jamais Achille, ni Achille Ajax. Dès lors il y a une qualité de grandeur et de beauté, de "divinité", qui s'attache à toute être apparaissant, parce qu'il apparaît en singularité.

Une telle existence se passe de reconnaissance publique : elle a en elle-même la raison de son devenir et de son destin. Dans sa nature. Chez Homère, phusis (nature) ne porte pas sur le cosmos en général, mais sur les natures singulières : il y a une nature d'Achille comme il y a une nature d'Ajax, et ainsi de tous les autres. Le poète épique célèbre la beauté des choses et des êtres qui viennent et qui passent, sélectionnant les meilleurs pour en faire résonner le nom à travers les âges. Mais peu importe cette immortalité par procuration, elle n'est que verbale, et ne change rien à l'ordre implacable de la nature.

Dans cette perspective l'existence a un sens tout autre. Il ne s'agit pas tant de vivre et de mourir pour les autres et par les autres, que de veiller à sa propre nature, d'en affirmer la beauté, tout en sachant que cette beauté n'est que d'un jour ;

           Et rose elle a vécu ce que vivent les roses

                     L'espace d'un matin.

Ce que je vois enfin c'est les deux manières d'envisager l'existence peuvent fort bien coexister. Par un côté je suis citoyen, mêlé à la cohorte innombrable des êtres sociaux, pâtissant et agissant selon l'ordre public, voué aux tracas et incertitudes de la vie publique ; de l'autre je suis cet être singulier dont le destin s'inscrit dans un tout autre réel, naissant, vivant et mourant selon les lois universelles de la nature. Notre sort est de porter en nous cette double inscription, sans pouvoir en gommer l'une au profit de l'autre, si du moins nous sommes lucides, et de nous débrouiller comme nous pourrons pour être à la fois des citoyens du monde habité et des singularités irrévocables.