Ce matin, considérant depuis le couloir mon bureau ouvert à la lumière, je me dis : le bonheur c'est ça ! Mon bureau est plus qu'un bureau, c'est une bibliothèque, une salle de méditation, un fumoir, un jardin pour recevoir des amis, pour boire, deviser, réfléchir, rire et philosopher. C'est la devise d'Epicure : il faut tout ensemble rire et philosopher - et surtout "sum-philosophein", philosopher ensemble. Mais d'abord ce lieu enchanté est mon jardin intime, où fleurissent mes roses et mes épines. J'y convie de nombreux défunts qui vivent toujours dans le livre et dans la mémoire, qui nourissent et stimulent l'intelligence. J'aurais pu, comme Montaigne, le dédier aux Muses, lorsqu'il décréta se retirer des affaires du monde pour cultiver librement les fruits de sa pensée.

Parfois, assis sur un fauteuil en face de la bibliothèque - elle couvre un mur entier dans un fouillis extravagant de livres anciens et modernes, mais de dimension modeste au demeurant - je considère ces rayons poussiéreux, et, avec un soupir, je me demande : à quoi bon tout cela, tout ce savoir accumulé, toute cette science et sapience étrangère ? Quelle leçon aurai-je retiré de mes études, si tout ce que je sais vient d'ailleurs, de la vie, de ses conflits, de ses déceptions, de ses espoirs et désespoirs ? Et de tous ces auteurs, lesquels auront initié, stimulé, renouvelé ma vision de l'existence ? Et si l'on me condamnait à vivre sur une île, quel livre emporterais-je ? Cela, c'est le discours de la mélancolie, qui me saisit quelquefois, avec la lassitude et l'ennui. 

Je me suis toujours servi des livres avec une grande désinvolture, feuilletant, sautant des chapîtres, annotant à la diable, sans méthode, sans soin, sans considération excessive à l'égard de quiconque. Je commence ici, j'y applique ma journée, et le lendemain, emporté par quelque nouvelle fantaisie, je passe à tout autre chose. Ce qui fait que je n'eusse jamais pu prétendre à quelque fonction universitaire. Je suis un dilettante en matière de connaissance, un gâte-sauce, héraclitéen un jour, épicurien l'autre, et le reste à l'avenant. Je n'ai pas de religion, voilà le mot, ni en matière spirituelle, ni en art, ni en nul autre domaine. Je ne me prosterne devant rien, et c'est encore religion que d'avoir la religion des livres.

Cela dit je ne manque nullement de sérieux, mais ce sérieux-là n'est pas dans les livres. C'est difficile à expliquer, mais je poursuis obstinément un certain projet dont rien ne peut longtemps me détourner. Ce projet se manifeste très imparfaitement, mais décisivement dans l'écriture. Mon bureau, de manière vitale, impérieuse et impérative, est le temple de la création. C'est ici que je suis, que je suis "je". A la manière de Faust, dans Goethe, je puis dire : "ici je suis homme, ici j'ose l'être" (Hier bin ich Mensch, hier darf'ich 's sein").

Cela ne signifie pas que je me prenne pour un génie, un novateur original - la qualité n'est pas en cause, c'est l'authenticité. Et ne dirais-je que des banalités, elles vaudront de ce que c'est moi, ici, qui les profère. L'écriture, au jour le jour, marque les étapes d'une avancée dans le jour et la nuit - souvent c'est la nuit de l'incertitude et de l'hébétude - selon une démarche oscillante, vacillante, toute ivre, percée parfois de saillies impromptues, ou des éclairs du kairos. Je m'efforce de noter les avancées d'un travail intérieur, virtuellement infini, ouvert sur l'abîme, voué à l'errance féconde de l'inconscient. En chemin je rencontre tel ou tel, je m'y arrête le temps d'une lecture, d'une plongée, d'une remontée, et je poursuis ma route, laissant en chemin les cadavres de ma routée solitaire. Ainsi va le poète, ainsi va le penseur. Mais où donc va-t-il ?

Il va là où chacun finit par aller. Mais sa route aura été, à l'image d'une vaste boucle qui s'écarte de la ligne droite, celle de la répétition et de la croyance, d'une tangente qui zigzague de guingois, bancale, zèbrée de feu, chercheuse et boîteuse, incertaine et certaine, voie toute singulière, qui ne vaudra que d'avoir été ce qu'elle est.