Il y a, dans la théorie épicurienne des dieux, une singularité qui n'a guère été relevée. On connaît assez bien la version officielle, fidélement reprise par Lucrèce, et jamais démentie par la suite : les dieux sont des êtres naturels comme les autres, formés d'atomes - il n'y a pas d'exception au principe naturaliste universel - mais une classe d'êtres à part, jouissant de propriétés spéciales : "incorruptibles et bienheureux". Incorruptibles signifie que leur structure de composition est inaliénable, toute perte de substance est immédiatement compensée, ce qui fait que le temps est sans effet ; ils sont au sens strict a-temporels. Bienheureux parce qu'ils ignorent la souffrance du manque, pour la raison évoquée plus haut. Ils faut les penser comme se suffisant pleinement à eux mêmes, identiques à soi et inaltérables. Ces êtres très particuliers, à la fois naturels et exceptionnels, ne sauraient en toute logique vivre parmi nous, sous la houlette du temps qui emporte tout : ils vivent dans de lointains intermondes, quelque part dans des galaxies insondables. Bienheureux, ils n'ont nul besoin de nous, nul désir de nos supplications et de nos offrandes. Ils n'interviennent en rien dans les affaires humaines, ni dans les événements de la nature. Il est sot de croire qu'ils aient pu créer notre monde, ou tout autre monde inconnu, qu'ils puissent lancer la foudre, tourmenter la surface de la mer, ou modifier la marche de l'histoire. Bref ils sont indifférents, non agissants, parfaitement ex-centriques par rapport aux hommes, ex-chorétiques si l'on veut, se tenant dans un dehors éloigné, inaccessible, autosuffisants.

On se demandera longtemps si cette élégante et énigmatique solution aux problèmes de la croyance, qui ravage l'époque postclassique des Grecs, n'est pas en réalité un atheisme déguisé : Epicure feindrait de croire aux dieux, évitant par là les foudres de la réprobation publique, tout en privant les dieux de toute espéce de pouvoir direct sur la destinée humaine. Les dieux ne modifient en rien l'ordre de la nature, ils ne sont ni créateurs ni justiciers. Avec cet éloignement décisif du divin on ruine du même coup les mythes du jugement post mortem et des châtiments infernaux. La mort n'est plus à craindre si l'âme se décompose avec le corps, si nul dieu ne vient procéder à la pesée des âmes après la mort. Entreprise de démythification et de démystification qui choquera les croyants de toute obédience, et fera pour longtemps la réputation sulfureuse d'un Epicure athée et irrécupérable.

Peut-être. Mais Epicure ne cesse de répéter que les dieux existent, que nous en avons une connaissance "évidente" - notamment par les rêves, où les dieux nous apparaissent dans toute leur majesté ! Etrange, pour nous, cette démonstration par l'évidence des rêves ! Pourtant cette affirmation est cohérente, elle se justifie dans l'économie générale du système : si les dieux existent comme forces et formes naturelles, ils émettent comme tous les corps sensibles des simulacres, des ondes de lumière, des corpuscules subtils qui traversent l'espace et viennent frapper la conscience, fût elle plongée dans le sommeil. Il en va de la forme des dieux comme des formes des corps humains dont nous percevons en rêve les émanations parfois séduisantes (voir Lucrèce décrivant les troubles érotiques du jeune homme assailli en rêve par les simulacres de sa bien aimée) parfois terrifiantes, comme dans les cauchemars. La théorie naturaliste du rêve ouvre le champ à une interprétation cohérente de la vision des dieux. Mais voici que notre étonnement redouble : ces dieux qu'on avait éxpédiés dans les lointains intergalactiques voici qu'ils sont au plus près de nous, en nous mêmes, présents, sinon en acte, du moins en effigie dans notre intimité la plus intime, dans ces rêves qui nous touchent au plus près, collant en quelque sorte à notre sensibilité la plus proche ! 

Etrange théorie qui alligne côte à côte deux versions apparemment irréconciliables du même phénomène : d'un côté on prend acte de l'éloignement définitif du divin, on le naturalise, on le prive de toute puisssance d'intervention dans l'ordre naturel et dans la destinée humaine. De l'autre on décrit une sorte de proximité, où il faut bien voir à l'oeuvre une fonction psychique essentielle. Il est d'usage de dire que les dieux épicuriens sont des modèles éthiques, quelque chose comme des "idéaux du moi", qui nous invitent à vivre de leur vie, nous aussi "incorruptibles", autant que faire se peut, c'est à dire imparfaitement, et "bienheureux", dans la même mesure. Vivre "comme" des dieux, tout ne sachant que c'est impossible en toute rigueur. Le "comme" est ici indispensable, il marque la limite tout en dessinant une perspective. Le dieu nous accompagne tout en étant irrémédiablement éloigné et inaccessible. C'est ce paradoxe qui donne à la théorie son effet de "tonos", de tonique, de tension, qu'il ne faudrait pas négliger ou réduire par paresse d'esprit ou ignorance.

Eloignement physique, déconstruction méthodique du mythe, unicité de la nature dans la multiplicité de ses formes et de ses espèces  - proximité psychique, présence interne, instance opérationelle, effectivité de l'influence et de l'animation : on voit que la théorie épicurienne est infiniment plus riche et complexe que ce qu'on en retient et déclame d'habitude.