Animer c'est donner du mouvement, de la sensibilité, de la vie. La question que je me pose s'énonce ainsi : quel est le principe intérieur qui anime un sujet vivant, sans lequel il risque de s'étioler. Cette question à son tour exige un regard en arrière sur les premiers animateurs de la vie psychique, ceux qui mettent en mouvement le jeu du désir, sans lequel l'existence retombe immanquablement dans l'inanition. On connaît cette fameuse expérience menée dès le haut Moyen Age par Frédéric II de Hohenzollern, qui, voulant savoir quelle était la langue initiale de l'être humain, avait décidé de placer des nouveaux nés en dehors de toute influence langagière, et partant, de tout contact affectif : tous ces enfants moururent, ce qui montre bien que le sujet en soi et par soi, dans un contexte de désolatioin affective et symbolique, ne peut pas même survivre. L'homme ne peut se sustenter du pur réel en soi, il lui faut des animateurs qui établissent autour de lui une sorte de cloche sonore, où bruissent les mots de la reconnaissance et de l'acceptation. Pas de vie psychique possible sans la voix maternelle, autant que les gestes de préhension, de soutenance, de plaisir partagé, sans les vibrations de l'émoi, de la demande et du don.

L'enfant nourri mécaniquement, dans la froideur d'une disposition purement fonctionnelle, connaît très vite des troubles de l'alimentation, dont les traces se repéreront aisément par la suite : anorexie, boulimie, voire déplacement sur une fausse génitalité débridée des exigences et des frustrations de la prime oralité. 

Le sein est un animateur, mais s'il est animé lui aussi par le principe de l'animation inconditionnelle : je te nourris avec plaisir, fais moi le plaisir de te laisser nourrir. Echange d'animation.

Mais il ne faut pas s'obnubiler sur le trop fameux stade oral. L'animation a commencé bien avant et se poursuit normalement bien après. On commence à mieux connaître les facteurs d'animation in utero, encore qu'il soit impossible de s'en faire une idée précise : le tambour perpétuel du coeur maternel, le bruit de forge de la respiration, l'afflux de sang, la nourriture, la voix de la mère résonnant à l'intérieur de la cloche abdominale, les autres bruits qui y parviennent en résonance aquatique, la présence, à l'entour, d'une sorte de muraille de chair, souple, élastique, mais infranchissable, et pourquoi pas le goût, la saveur de l'humide, sapidités molles et insistantes, excitations diverses et variées. Nous décrivons une bulle primitive peuplée de mouvements et de stimulations, pour laquelle n'existe pas vraiment d'objets isolables et reconnaissables, où le présujet n'est pas vraiment seul, mais relié à un ensemble vaste et fluent de contacts sensibles. Disons : il est enveloppé, interagissant, recevant et émettant, c'est une co-présence de soi avec un non soi qui n'est pas séparé, qui flotte avec soi, respire et ressent avec soi. D'autant que ce présujet (celui qui sera séparé de son enveloppement, et notamment du placenta lors de l'accouchement) dépend pour l'heure du tissu de toutes ces relations qui sont lui tout en n'étant pas exactement lui, situation pour laquelle aucune de nos catégories logiques n'est valide. Un être-avec qui sera bientôt coupé de son avec.

Et voici le problème, débusqué dans toute sa rigueur : comment le présujet va t'il s'y retrouver, dans le moment catastrophique de la sépration, privé brutalement des animateurs qui le sustentaient jusque là ? On prend soin, en règle générale, de réintroduire rapidement le nouveau-né dans des cloches de substitution : nourrissage, habillage, soins, caresses, paroles etc. Dans le milieu animal on voit des processus de léchage - "l'ours mal léché" c'est l'enfant qu'on ne prend pas dans ses bras, que l'on ne berce pas, que l'on laisse dans l'isolement fatal de l'abandon. (pensons au roman de Susskind : l'enfant jeté sur un banc de poissons). La naissance réussie c'est celle qui permet l'heureuse substitution culturelle à la perte de l'animation "naturelle". Bref, pour vivre il faut un complément.

Dans cette substitution réussie il faut souligner le rôle déterminant, bien que non exclusif, de la voix. La voix enveloppe et pénètre, elle est à la fois dehors et dedans, elle fait vibrer, elle est peut-être l'équivalent le moins inadéquat de la qualité du monde intérieur perdu. Ah l'amour de la musique ! Et le charme durable des premières chansons enfantines ! C'est peut-être ce qui reste quand tout le reste est oublié !

Nous décrirons l'histoire personnelle du sujet comme une suite de pertes d'enveloppes compensées plus ou moins bien par le passage à de nouvelles enveloppes, plus subtiles, plus riches sur le plan imaginaire et symbolique, mais aussi, peut-être, plus fragiles : la mère suffisamment bonne, le père, les frères et soeurs, les autres plus loin, les amis, et toutes ces sociétés plus ou moins durables de la camaderie, de l'école, du lycée, du groupe d'adolescents, de la relation sexuelle, voire les structures et institutions sociales, qui sont aussi des cloches symboliques, mais où l'animation est souvent absente, au profit d'une "animation" purement fonctionnelle et opérative.

Cette évolution va de la dyade primaire vers des structures de plus en plus élaborées, mais sans doute qu'en chemin le candidat à la socialisation perd aussi quelque chose de précieux, qui lui revient souvent sous forme de symptômes névrotiques, et plus grave, sous les espèces mortifèrs de la dépression. L'animé a perdu le principe de l'animation : il se découvre seul et nu.

C'est une donnée amère : le chemin de vérité et le chemin de vie tendent dangereusement à s'écarter l'un de l'autre. Si la vérité ultime c'est d'être seul à naître, à vivre et à mourir, il reste que la vie ne peut se perpétuer qu'avec le soutien des accompagnateurs et stimulateurs, quelle qu'en soient la nature. Déjà les Anciens remarquaient que l'homme solitaire, s'il existe, est un dieu ou ou monstre. Plus prosaïquement nous voyons que les solitaires meurent dans les forêts, ou basculent dans la folie. La vérité, au bout du compte, est un breuvage amer qu'il ne faut boire qu'à dose homéopathique. Et certains s'y entendent fort bien pour ne jamais y goûter du tout.

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Cette analyse doit beaucoup au remarquable travail de Peter Sloterdijk dans "Bulles". Stimulant et inspirant.