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   Les morts

   Laisse-les mourir,

   Les morts

   Laisse-les pourrir, déchet de corps dans le corps

   De la terre, ou partir en fumée

   Dans le ciel qui s’indiffère.

   De vouloir les garder, voilà le mal, la gangrène de l’âme.

   Ce corps de volupté qui embrassait ton corps

   Ce doux visage où tu lisais cette infinie tendresse

   Où tu t’enveloppais de la tendre assurance

   D’un futur de félicité – désormais

   Ce n’est plus qu’une image où tu puises à longs traits

   La nostalgie amère, et la douleur, et les larmes.

   Perte cruelle, hélas, d’une beauté rayonnant de jeunesse !

   Et maintenant ? Tu dis : elle est partie. Hélas

   A-t-elle jamais été à toi ? Elle était là, tout près de toi,

  Et tu croyais bientôt qu’elle fût toi, une partie de toi,

  La plus exquise, la plus chère. Et même tu ne savais plus

  Qui était toi, qui était elle, les deux fondus en même argile,

  Même délicatesse. – Et puis, soudain…

  Ce corps nu, ce corps sans vie, qui se change lentement

  En cadavre, en dépouille, que l’on va visiter

  Comme une curiosité, parlant bas, marchant à petits pas.

  Ah qu’ils sont insupportables ces visiteurs de la mort !

  Et toi, par cette hideuse trouée dans le ventre

  Tu voudrais t’écouler tout entier !

 

   Plus tard vient le temps de la tristesse

   Tu apprends à vivre contre le sort, contre toi-même ;

   Tu es le même, et tu n’es plus le même ;

   Quelque chose est changé à jamais

   Tu es une mouture autour d’un trou

   Pièce rapportée, mal invitée au banquet de la vie,

   Tu n’as plus goût aux plaisirs de la vie

   Pourtant

   Une frêle pousse se glisse par le trou, veut grandir

   Pousse et pousse de jour en jour.

   Parfois tu éprouves de la honte

   Tu te crois coupable d’oublier.

   Certain matin un sourire apparaît sur ton visage

   Tu penses à la morte, encore, tu souffres, tu gémis

   Tu revis des instants délicieux

   Mais lentement son visage se défait dans le souvenir

   Comme un miroir qui s’ébrèche

   Tu n’as plus envie de recoller les morceaux

   Et les morceaux s’en vont par petits bouts…

     

    Tout à la fin

    Il reste un quelque chose d’indéfinissable

    Une grande douceur amère et tendre,

    Une tristesse longue et lente, mais sereine,

    Elle colore étrangement la vie

    La vie de l’âme, la vie du monde

    Du sentiment de la caducité,

    Et de la grâce : cela que tu as vécu

    Cette joie, cet amour, ce don des dieux

    Nul ne peut te le reprendre, et tel,

    En dépit de la perte

    Il restera ton bien le plus précieux.