Il est parfois recommandable de ne pas aborder le sujet de face, de prendre des chemins de traverse, de biaiser avec la difficulté. C'est aussi un excellent moyen de décourager le lecteur trop pressé, trop avide de réponses toutes faites, de recettes de bonheur par exemple. Tout problème sérieux suppose quelque travail d'approche, quelques pas de côté, hésitation féconde, avant le grand bond.

Il est bon de se cacher un peu, pas trop, mais suffisamment ; laissons tout doucement le lecteur bienveillant faire lui aussi quelques pas vers nous, un pas en avant, un pas en arrière. Il pourra de la sorte aiguiser son désir, le décanter, le mettre à l'épreuve. Condition d'un dialogue véritable. Et puis, au fond d'un paragraphe inapparent, sous les emballages successifs, les papiers et les rubans de couleur, il trouvera quelque réponse, modeste mais certifiée, aux questions qu'il se pose. Ainsi fit Spinoza dans l'Ethique : il faut lire longtemps, avancer en terrain miné, avant de buter enfin sur la formule centrale, qu'un lecteur pressé ne lira jamais : deus sive natura. Chez Montaigne de même, on trouve un amoncellement de citations et de réflexions diverses, comme autant de voiles et de paravents, de constructions baroques et de fioritures, de jeux et de folâtries, et s'il donne ici une opinion, c'est encore pour la suspendre plus loin, et remettre en mouvement le carroussel, jusqu'au tournis. Il abuse à amuser le lecteur, jouant le furet, distrayant et détournant, simulant et dissimulant à plaisir, mais c'est pour la bonne cause. Ecriture prudente et rusée, contournée, indirecte, tournoyante et musicale. Chef d'oeuvre du baroque, il le dit lui-même.

A d'autres moments, il importe d'être direct, jusqu'au brutal. Ne craignons pas d'empoigner le lecteur, de le saisir au collet, de lui asséner la formule qui tue. Ainsi fait Lucrèce : ou le lecteur se suicide, ou il se libère. "La sagesse, ou la corde pour se pendre" disait Antisthène. Mais de ce traitement héroIque il ne faut pas abuser, il perdrait toute efficace. On pourra faire semblant de lambiner pour endormir la méfiance, et vlan, voici la vérité. Ainsi faisaient les maîtres Zen : hurlement, grimace, coup de bâton. Ou alors, la sentence qui foudroie, renverse et dynamise. "Qu'est ce que le Bouddha ? - Le fumier dans la cour".

Tout cela revient à suspecter le primat de la logique et de l'entendement. On ne peut tout comprendre, tout expliquer, tout savoir. Toute théorie porte en elle-même sa limite, et son impensé. Ne s'adresser qu'à l'intellect est sans portée thérapeuthique : le lecteur comprend, approuve, mais n'est pas réveillé pour autant. Cela ne donnera jamais qu'une rationalisation supplémentaire, qui renforcera les défenses. Aussi faut-il toucher le thumos, le secouer, le faire vibrer. Ebranler l'être jusqu'à la racine, sinon les surgeons vont repousser. Tout le monde sait bien, par exemple, que la culture du Moi est un poison, la source des trois maux, méconnaissance, avidité et répulsion, mais quel est l'effet de ce savoir ? Nul. On le sait, mais on ne le croit pas. On continue paisiblement à amasser, à pérorer, à faire le fanfaron. Seul un cataclysme psychique peut en faire apparaître à vif la structure, comme dans une expérience de l'effroi, du sublime ou autres effractions de ce genre. Le maître Zen provoque délibérément l'effondrement, mais pas n'importe quand, n'importe comment, et avec n'importe qui. Le disciple a longtemps médité, expérimenté, il a balayé des années durant le plancher du temple, arrosé les fleurs du jardin, lu et relu les soûtras. Quand il est prêt le maître survient.

Effondrement non pas pathologique, mais thérapeutique. Renversement des représentations, vidage conceptuel, transmutation.

On ne peut rien faire de tel dans un livre, ou alors très rarement, parcimonieusement. D'autant qu'on ne connaît pas le lecteur, qui peut être de mauvaise foi, ou mauvais coucheur. Donc prudence. Lucrèce peut vilipander et brutaliser, il connaît Memnius, son destinataire, et on peut supposer qu'il mesure ses paroles à l'aune de l'amitié. La philosophie ancienne se pratiquait dans des cercles ésotériques, d'où cette extraordinaire synthèse de la théorie et de la pratique, dont nous n'avons pas l'équivalent de nos jours. Ces gens-là entraient en philosophie, s'y engageaient tout entiers, et en vivaient tout entiers. Aussi pouvait-on y agir autant par le thumos que par l'intellect.

Chez nous celui qu'on nomme philosophe s'égare dans une montagne de livres, lit des articles indigestes, écrit des livres indigestes, fait parfois des conférences, payées ou non, et comme dit François Malherbe du poète, il "n'est pas plus utile à l'Etat qu'un joueur de quilles". D'une philosophie libre, active et agissante nous n'avons plus la plus petite idée.