Ce magnifique poème de Hölderlin, comment ne pas l'évoquer quand on voyage un peu du côté de Bordeaux, comme je fis, et laisser résonner en soi la mélodie grave et nostalgique du plus singulier des poètes ? C'est en 1802 qu'il quitta sa Souabe natale, pour se rendre à Bordeaux, en diligence et à pieds, à travers une France ravagée par les conflits politiques. Une fois de plus le voici qui s'en va au loin pour occuper un poste de précepteur, fuyant sa patrie, que pourtant il aime plus que tout, mais surtout sa famille et une charge de pasteur à la quelle il ne peut se résoudre. Il reviendra quelque mois plus tard, défait, méconnaissable, changé à jamais. Que s'est-il passé ? En 1804 il écrit ce texte inouï, où fleurent les souvenirs ravissants de la Dordogne, mais qui évoque tristement la solitude inexorable, le désir de voyage au loin par de là la mer, elle qui ôte la mémoire, et qui la garde, selon un rythme alternatif, où se scande le prestige du lointain et le désir du retour, vers le pays du père : Vaterland.

Je me suis autorisé une traduction personnelle, non que je critique les anciennes, mais par amour pour le poète, auquel je voudrais exprimer, par ce modeste travail, une admiration et une fidélité sans faille. Je m'efforce d'être au plus près de l'original pour tenter de rendre ces tensions et ces déchirements qui le labourent comme une terre âpre et sauvage. La plupart des éditions présentent le texte sous le titre "Souvenir", qui n'est pas faux, mais il m'a semble que "remémoration" rendait mieux le caractère actif de "Andenken".

                    REMEMORATION

 

       

 

 

       Le Nord-Est souffle

       Le plus cher d'entre les vents

       Pour moi, car il promet l'esprit de feu

       Et bon voyage aux navigateurs.

       Eh bien va, et salue

       La belle Garonne,

       Et les jardins de Bourdeaux 

       Où, à la rive abrupte

       S'en va le sentier, et dans le fleuve

       Profond tombe le ruisseau, mais là dessus

       Regarde au loin un noble couple

       De chênes et peupliers d'argent ;

 

       J'y repense à plaisir et comme

       L'ormaie sur le moulin

       Penche ses larges cimes, 

       Mais dans la cour pousse un figuier.

       Aux jours de fêtes

       Vont les femmes brunes, ici,

       Sur des sols de soie,

       Aux temps de mars,

       Quand égaux sont nuit et jour,

       Et que sur de lentes passerelles

       Lourdes de rêves d'or

       Des brises endormeuses s'étirent.

 

       Mais qu'on me tende,

       Pleine de sombre lumière

       La coupe parfumée,

       Que je puisse reposer ; car doux

       Serait le sommeil sous les ombres.

       Il n'est pas bon,

       De perdre l'âme

       En des pensées mortelles. Mais bon

       De converser et de dire

       Ce que pense le coeur, d'entendre

       Beaucoup des jours d'amour,

       Et des actions qui furent.

      Mais où sont les amis ? Bellarmin

      Avec son compagnon ? Plus d'un

      Traîne la honte d'aller à la source ;

      Car la richesse commence

      Dans la mer. Eux,

      Comme des peintres, rassemblent

      La beauté de la terre, et point ne dédaigent

      La guerre ailée, et d'habiter

      Solitaires, année durant, sous

      Le mât défeuillé, où n'éclairent point la nuit

      Les jours de fête de la ville,

      Ni le jeu du luth ni la danse du lieu.

      Mais voici que chez les Indiens

      Les hommes sont allés,

      Là bas, à la pointe aérienne

      Aux coteaux de vigne, où coule

      Vers le bas la Dordogne,

      Et ensemble avec la somptueuse

      Garonne, large comme la mer

      S'en va le fleuve. Mais elle prend

      Et donne mémoire la mer.

      Et l'amour aussi attache fermement les yeux,

      Mais ce qui reste les poètes le fondent.

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