Je ne lis plus guère les philosophes, et les psychologues encore moins. Mon propos n'est pas de m'instruire encore et encore, c'est plutôt de maintenir quelque temps cette matière qui s'en va, de contenir la glisse, autant qu'il est en moi, tout en sachant la cause entendue. J'en sais suffisamment, sur l'essentiel, pour n'avoir plus à courir, à me démener, à tempêter. C'est une douce sérénité, qui ne va pas, toutefois, sans une certaine angoisse, car la période présente est très anxiogène, suscitant de pénibles inquiétudes, dont il est assez difficile de se déprendre. Hé quoi, nous sommes dans le monde, tel qu'il va, mais ce n'est pas une raison valable pour désespérer de tout. Je me recentre en moi-même, le plus souvent possible, fuyant les querelles stériles, sans pour autant m'isoler dans une île. J'y suis, je n'y suis pas, tantôt ici, tantôt là-bas, mais à la fin ce n'est qu'en moi que je puis trouver mon propre centre, et à défaut de certitude une conscience lucide et avertie.

Croire c'est simplifier à outrance, en écartant la complexité. Croire c'est tendre vers l'Un, tenter de faire Un. On distinguera ceux qui y parviennent, qui s'y croient, et ce seront de pénibles psychotiques - on en voit beau nombre sur nos écrans en cette période électorale, ou pire encore, dans les assassinats de masse - et ceux qui s'y efforcent sans y parvenir, les plus nombreux heureusement, chez qui la tension vers l'unification se heurte à la conscience maintenue de la dualité et de la diversité. Ils croient sans y croire, sans s'y croire, et ma foi ce sont d'honnêtes gens. Un pas de plus et l'on a la figure de l'incroyant, du non-dupe, qui a renoncé depuis longtemps à toute certitude, qui la pense impossible, en fait le deuil et s'établit serein dans le non-savoir. "Le mol oreiller du doute", dont on s'est moqué, vaut mieux au total que la kalachnikov du fanatique.

La fascination du Un est la mère de tous les crimes. Contre les autres, mais plus encore contre soi-même : par cette étrange passion on prétend niveler, extirper, radier toutes les différences, toutes les singularités, aplatir et aplanir, réduire et dominer : credo in unum deum, et la peste se répand sur la terre. Un dieu, un peuple, (élu c'est évident), une langue, un empire, une seule religion, et pour finir, un seul sexe - voyez ce qu'on a fait des femmes en régime théocratique - c'est à dire la négation du sexe, ce qui est plus commode que d'avoir à gérer l'embarras Des sexes ! Monomanie, monothéisme, "monotonothéisme", monologue des imbéciles, sourds-aveugles et autistiques !

Contre le Un, voici le Deux, qui invite le Trois - il faut des médiateurs, des modérateurs, des juristes et des philosophes - et puis voici le Quatre, synthèse de la diversité dans le respect de la diversité.

Cette analyse ne mènera à rien si elle n'est pas reprise et approfondie dans chaque psychisme individuel. Cette dictature est d'abord celle que l'on s'impose à soi-même quand on prétend se ranger sous la bannière unique de la loi paranoIaque : tu dois, tu veux, tu peux. Quel est ce doigt (tu dois) catégorique et surmoïque, ce doigt érigé et pointé comme un sabre qui exige que tu sois conforme à tel idéal, soumis sans condition à tel impératif, tremblant, claquant des dents devant telle idole de pierre ou de sang ?

Parfois une juste, une âpre colère me saisit au spectacle de la haine, de la suspicion systématique, de la mauvaise foi, de l'esprit de vengeance et de ressentiment ; j'ai quelque peine à écarter le pathos des passions tristes, je suis tenté de réagir et de donner dans le tas, mais je me contiens, puis je me dis que tout cela est aussi vieux que le monde, que notre espéce, si vaine de soi, est la plus pitoyable qui fût jamais, la plus présomptueuse et infatuée, et la plus souffrante et la plus malheureuse. Gigantesque ratage, dont témoigne l'histoire à foison, et que c'est miracle si de ci de là quelque pensée généreuse et bienveillante émerge du bourbier.

J'invoque alors l'esprit de Bouddha ou d'Epicure, esprit universel et immortel, qui peut nous inspirer quelque noble pensée de compassion et de bienveillance : celui qui hait, qui tempête et rugit, est d'abord quelqu'un qui souffre, qui ne sait pas qu'il souffre de soi, et attribue sa souffrance à la malignité des autres. Mais allez dire cela au paranoïaque, il vous rira au nez. Tout changement significatif, toute mutation de valeur ne peut venir que du sujet lui-même. Faites des prêches, des oraisons, des homélies, vous parlez dans le vent !

Si révolution il peut y avoir, ce ne sera que de la conscience. C'est évident, et c'est infiniment improbable.

 

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Par éthique personnelle, et pour sauvegarder l'esprit philosophique, je me suis interdit les interventions à chaud dans les faits d'actualité, qui risquent toujours de verser dans un pathos stérile et intempestif. Cela ne signifie nullement que je vive sur une autre planète. Mais je m'efforce de traiter les sujets avec la distance critique et réflexive qui s'impose. Un lecteur attentif relèvera sans peine, dans le texte même, des prises de position nuancées, qui sont tout sauf des échappatoires.