La Tour Photos de Démocrite

 J'ai eu la chance de visiter cette fin de semaine la tour de Montaigne. J'en rêvais depuis que j'avais découvert cet auteur exceptionnel en classe de seconde, que je n'ai jamais cessé de lire par bribes et tranches depuis lors. On ne peut imaginer Montaigne sans sa "librairie", elle est consubstantielle à son être, comme il dit lui-même. J'avais été fasciné par cet art du retrait, cette aptitude cultivée à se détourner, à se retrancher du monde, des affaires publiques et domestiques, pour "être tout à soi", et j'y voyais une sorte de programme pour mes vieux jours, quand je serais moi aussi retiré, et heureux de l'être.

 

La Librairie

 

La pièce vide laisse l'imagination vagabonder à sa guise. On voit, si l'on veut bien, l'homme assis à sa table de travail, ou debout, marchant de part et d'autre, relisant ses sentences latines et grecques au plafond, puis reprenant sa marche, dictant quelques phrases à son secrétaire, hésitant sur une formule, reprenant et corrigeant, ajoutant et retranchant, jusqu'à trouver la phrase juste, celle qui paraîtra finalement dans l'édition.

 

Le Plafond

 

Et sur le tard, reprenant encore les versions éditées, de son écriture infiniment menue, y inscrire des "allongeails" qui noirciront les marges, jusqu'à saturer le texte. On peut voir de la sorte une page surchargée jusqu'à l'illisible : s'il en avait eu le temps il aurait sans doute produit une édition largement remaniée et complétée, qui nous aurait donné la dernière forme de sa pensée. Mais, dans l'état, la version que nous possédons grâce aux bons soins de son éditrice, est suffisamment complexe pour nourrir un lecteur tout au long de sa vie. Moi qui y suis retourné si souvent je puis bien dire que je n'ai pas su le lire en entier ni m'en faire une image vraiment complète et assurée. C'est un de ces rares auteurs avec lesquels le commerce est infiniment précieux et, au sens propre, infini.

C'est le compagnon d'une vie entière, un ami comme il n'en existe guère, à jamais ouvert, inépuisable. Car quoi que l'on comprenne, il existe encore à comprendre, à ruminer, à polir et limer. Ce n'est pas une doctrine, encore moins un système, c'est une aventure de pensée qui nous requiert chair et âme, jusqu'à l'os. Et l'on peut bien cesser quelque temp de le fréquenter, on y reviendra toujours, on n'en aura jamais fini avec lui, jusqu'à la dernière heure.

On me demanda un jour quel livre j'emporterais avec moi si je devais vivre tout seul dans une île, le reste de ma vie : devinez ma réponse !

 

château historique et tour_modifié-1

 

Dommage que le château environnant ne soit pas d'époque : il aura brûlé au dix-neuvième siècle. Seule la tour fut épargnée par le feu, pour notre plus grand bonheur. Le château actuel, qui ne se visite pas, ne présente pas le charme des bâtiments de la Renaissance. Il faut se contenter de la tour. Mais ne regrettons rien, celle-ci vaut le déplacement, non pour une qualité particulière ou exceptionnelle, mais parce que l'on y sent, si on est ami de Montaigne, cette incomparable présence-absence, qui est à l'image de l'auteur lui-même. La simplicité du lieu, son austérité même, sans artifice ni clinquant, donne à penser, et laisse l'imaginaton librement combler l'absence : on y retire en somme ce que l'on y apporte. Un lecteur-ami sentira sans peine qu'il est au plus près de l'essentiel, qui est indicible.

Encore un mot : peut être aurai-je, avant ma mort, l'occasion de visiter une autre tour fameuse, celle de Hölderlin à Tübingen. Deux tours bien différentes, et deux destins bien différents. Le philosophe et le poète. Et bien d'autres choses encore. Qui sait, peut-être un jour, aurai-je l'occasion d'en écrire...