Selon moi l'activité philosophique devrait tendre vers un terme : le telos, la fin autant que la finalité. Quand la finalité est atteinte la fin se présente d'elle-même. Or quelle est la finalité ? Certes pas le Savoir Absolu ni quelque principe transcendant et supra-humain. Montaigne dit qu'il fait faire l'homme dûment, conformément à sa nature d'humain. On ne saurait mieux dire, et toute autre fin relève de la fanfarinade.

Cette fin s'éprouve dans un gain de sérénité. Certains problèmes sont résolus, et dès lors disparaissent de l'horizon. Il n'y a plus lieu d'y penser, d'en remâcher l'amertume. Telle est la conscience assumée de la mortalité et de la finitude, qui implique naturellement un relâchement de l'effort : certaines choses ne relèvent pas de nous, il faut les laisser couler dans le fond de la rivière. Ou, plus poétiquement, rejoindre la magma d'incendie tout au fond du cratère. D'autres problèmes ne peuvent ni s'oublier ni se résoudre : il faut, comme on dit, faire avec, comme est la question du vieilissement, dont on éprouve chaque jour la tenaille, et qui nous occupera jusqu'à la dernière heure. Ce qu'on ne peut résoudre il faut le contourner, biaiser avec le mal, par exemple en investissant et développant ce qui relève de nous, comme la conscience du temps, la sensation attentive, la pensée libérée. Je sais que je ne ferai plus d'alpinisme glorieux, de sports de risque, ou des voyages aventureux de par le monde, mais dans ma chambre, en solitaire, je parcours l'histoire de l'univers, j'expérimente l'immensité de l'espace et du temps, je me propulse à des millions d'années-lumières, ou bien, fort modestement, j'écoute le rythme de ma respiration, sans autre ambition que de vivre cet instant-ci, qui ne reviendra pas. 

Je me détourne tout doucement du monde comme il va, et sans me réfugier dans quelque île lointaine du Pacifique, je suis à la fois de ce monde et hors du monde : c'est la condition naturelle d'un homme libre, qui vit avec ses semblables, au milieu d'eux, mais qui par un certain côté de son être est pleinement dégagé, décentré - exchorétique ou anachorétique. Ailleurs. Parfois je me sens plus proche des hommes du temps jadis, voire des Néanderthaliens, ou des aborigènes d'Australie, des Sioux et des Cheyennes que de mes contemporains, ou alors amant des étoiles lointaines, contemplant avec délectation leur indicible lumière qui nous parvient du fond des âges, et dont je sais, mais ne puis croire, qu'elles sont peut-être de longtemps éteintes, explosées ou ravalées dans un trou noir béant et totalitaire. C'est là construction scientifique, juste sans doute, mais sans effet sur une conscience perceptive qui ne vibre qu'à l'évidence de ce qui l'affecte présentement. Si nous sommes enfants des étoiles comment ne pas sentir une parenté stellaire avec les étoiles ?

Me retirant en moi-même je puis bien me séparer de mes semblables et contemporains, mais je les retrouve sur un tout autre plan, celui du temps immense où nous sommes tous confondus dans l'éternité des univers, naissants et déclinants au rythme d'un temps qui n'est plus du temps, qui passe sans passer, Aïon incommensurable, qui est notre véritable demeure. J'imagine aisément, je l'ai souvent écrit ici, un vieux chef Sioux, assistant impuissant au massacre de son peuple, se retirer à l'écart, sous un bosquet, contempler longuement la vaste plaine où meurent par millers les bisons, élever son âme à la vision des prairies éternelles où brillent à jamais les étoiles, entonner un dernier chant à la gloire du Grand Manitou, puis s'étendre paisible dans les herbes pour attendre serein le grand départ.