Le 15 août, pour les catholiques, dont je fus par naissance et obligation, c'est, s'il m'en souvient bien, l'Assomption de la Vierge Marie. Enfant on m'expliquait que la vierge, toutes affaires cessantes, était montée au ciel rejoindre le créateur. Sublime envolée, certes, mais comment faisait-elle pour se maintenir de corps dans le vide, quand manifestement tous les corps tombent, du moins sur notre rachitique planète ? On se gardait bien de m'expliquer que ce n'était là qu'une image, un symbole de l'ascension, ou de l'élévation de l'âme vers quelque excellence inexprimable. Il aurait fallu dès lors m'expliquer ce qu'est l'âme, projet assez difficile, et surtout en quoi elle différait en essence de ce corps souffrant et périssable, dont la moindre expérience concrète montrait assez l'inaptitude à l'envolée céleste. Ce n'est là qu'un cas parmi bien d'autres d'une générale confusion de l'entendement. On nous parlait parfois de la résurrection du corps, lequel serait, bien après sa décomposition, restauré à la fin des temps. Mais alors quel corps ? Celui de l'enfance ? De l'âge mûr ? De la vieilleese - ou alors ce cadavre pourrissant sous la terre ? Il faut une solide imagination, et beaucoup d'audace intellectuelle pour se représenter un tel retour - sans parler de la question épineuse que voici : que devient l'âme, à supposer qu'il existe des âmes, tout le long de ce temps où elle serait séparée du corps, et comment pourrait-elle se réincarner, et surtout pourquoi faire, puisque toute vie a de longtemps quitté le corps ? Il y aurait donc deux corps, l'un promis à décomposition, et l'autre, imperceptible, invisible et radieux, corps glorieux inaltérable - immortel ? Mais la mortalité du corps n'est elle pas un dogme infrangible du christianisme ? Voilà quelques difficultés qui se présentent spontanément et qui inquièteront le croyant, si du moins il n'a pas perdu tout usage de la raison.

En bref - tout ce galimatias repose sur une confusion fâcheuse du symbolique et du réel. On veut faire passer pour réel ce qui n'est qu'un symbole, une image destinée à engager une certaine modification des représentations immédiates, lesquelles sont lourdement terrestres, engluées dans le souci du plaisir et de l'intérêt personnel. Reconnaissons que parfois la philosophie ne fait pas mieux en inventant le "souverain bien", des félicités post-mortem, en ressassant le mythe de l'immortalité de l'âme, de la république des volontés morales et autres facéties métaphysiques inconcevables. A quoi bon tout ce verbiage ? Il ne faut pas décourager les bonnes volontés. Plus tard Sartre justifiera le "pieux mensonge" au motif qu'il ne faut pas décourager Billancourt, passant sous silence ce qu'il savait de la dictature staliniennes et des goulags. C'est un vieux problème : faut-il mentir pour sauver la moralité ou dire la vérité qui fâche ? Comment expliquer que la vraie moralité ne repose pas sur la promesse de récompense, sur l'espoir d'une gratification, mais sur la pure et simple raison ? Que la justice n'est qu'un appareillage conventionnel et imparfait, là où l'on attendrait une authentique, équitable, et véritable considération des mobiles et des actes - que Dieu seul, en effet, s'il existait, serait capable de réaliser ? Nous nous nourrissons de mythes, de contes pour enfants, de récits fabuleux, de chimères, faute de penser et de comprendre. Tout cela n'est que ridicule tant que la violence ne s'impose pas au récalcitrant, que le bourreau ne vient pas de force plier l'entendement à la croyance collective autoritaire, mais il faut bien voir que la croyance est si confortable, elle résoud miraculeusement tant de problèmes inextricables, que par un mouvement spontané elle se rigidifie en doctrine. Et alors allez distinguer ce qui n'est qu'une image de ce qui est réel !

Ma foi, jusqu'à plus ample informé, je tiens pour réel cette évidence indépassable que nous naissons, souffrons, jouissons quelquefois, et mourons. Je ne vois nulle part d'âme distincte d'un corps vivant, je vois que la mort emporte tout, et que ce qui survit éventuellement d'une conscience ce sont les images subsistant un temps dans la conscience de ceux qui ont connu le défunt, avant que ces images à leur tour ne finissent par s'oublier et sombrer dans le néant. Voilà qui est réel. Le reste, nos mythes, nos croyances, nos représentations sociales ou subjectives, nos désirs, nos espoirs et nos craintes ne sont qu'affabulations, parfois utiles, plus souvent pernicieuses, qui font tourner l'immense machine du monde. On dit qu'une société ne peut survivre qu'en rêvant ses idéaux, c'est vrai sans doute, pour notre malheur, à voir l'abominable gâchis de l'histoire humaine. Que l'individu soit condamné à suivre la même pente, cela est vrai aussi, tant qu'il se contente de croire. Mais c'est dans l'individu que réside une possibilité de distanciation, et en lui seul. Malheureusement, son éveil, s'il se produit, ne sera guère d'effet sur l'ensemble, hormis quelques cas rarissimes, vite oubliés. Ainsi va le monde, et je ne vois nulle raison qu'il puisse aller autrement.

 

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Freud avait établi que la religion tenait sa force de ce qu'elle satisfaisait miraculeusement quatre désirs fondamentaux : le désir de protection, d'où la notion de Providence, le désir d'immortalité d'où l'invention de l'âme, et de Dieu pour la garantir, le désir de justice, seul Dieu pouvant réparer les imperfections de la justice humaine, et le désir de savoir, le plus faible des quatre, en concurrence avec la science. Voir "L'avenir d'une illusion". Freud s'interroge sur la puissance quasi invincible de certains désirs, et sur la faiblesse relative de la raison. Mais il ne désespère pas tout à fait, estimant que le progrès de la vérité est certes très lent, mais indéniable dans certains domaines.