Je viens de relire le chapitre "De la diversion" dans le livre trois des Essais de Montaigne. Le bon Michel nous explique, avec force exemples, comment nous pouvons, par temps d'orage, dans l'épreuve douloureuse du deuil, et le sien fut fort difficile à la mort de son ami La Boétie, nous détourner de la douleur, nous divertir, nous tirer de côté pour ne pas sombrer. A vrai dire cette fuite est très naturelle, elle exprime une tendance innée à la conservation de soi, et salutaire, en considérant l'inutilité de la douleur et la "morbidezza" d'une complaisance excessive à la rumination de la perte. Le temps, qui selon Schopenhauer est galant homme, n'y suffit pas par lui-même ; il est des deuils interminables, s'il ne s'y joint la diversion, l'appel d'autres objets désirables : alors, par degrés, l'esprit se détourne de la considération de l'objet perdu, s'amuse à d'autres accointances, et lentement se guérit de lui-même. Montaigne, après quelque temps, se guérit de l'amitié par l'amour, s'engageant dans une idylle, puis le mariage. Sage décision, prise autant par raison que par inclination, par laquelle il sut s'ouvrir à de nouvelles expériences.

Il n'est pas de remède direct à la dépression, je veux dire que ni le temps ni la réflexion ne nous en guérissent ; seul agit, lorsqu'il est encore vivace, l'instinct de survie qui nous détourne à de nouveaux investissements. 

Ces considérations montrent une fois de plus combien il nous est difficile de regarder certaines expériences de face, sans biaiser ni tricher, sans nous divertir, nous détourner, et fuir. "Ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face", et j'ajoute, ni le réel, lorsqu'il fauche la joie de vivre et nous expose à la plus grande blûlure. Hölderlin en témoigne abondamment, lui qui fut aveuglé et terrassé par le feu du ciel, et qui recommandera au poète de se tenir à la juste distance s'il veut recevoir le feu sans être consumé.

La suite du chapitre insiste sur notre aptitude étrange à détourner le regard de l'essentiel pour se focaliser sur des détails : tel, à l'heure de la mort, pleure son cheval ou son chien, plus qu'il ne se pleure lui-même, ni qu'il ne pleure de quitter sa femme ou son fils. L'essentiel est inconcevable, il est trop lourd, trop poignant, il nous entraînerait dans des parages funestes où nous craignons de perdre l'esprit. Le détail est plus léger, plus maniable, moins risqué ; on s'y complaît, on s'y amuse, on en retire quelque satisfaction, au bénéfice de la vie. Un peu comme dans ces rêves nocturnes où ce n'est pas tant la vaste dramaturgie qui importe que le petit détail négligeammant posé à côté des actions spectaculaires et des grandes émotions. Un chapeau oublié dans un coin, un gant de velours ou de vair, une pipe, un vase, ou autres objets de même acabit. Nous nous hypnotisons sur ceci pour ne pas voir cela : par quoi nous voyons sans voir, conformément à la logique ordinaire de la vie.

Il faut bien du courage pour ne pas se dérober devant l'énigme. Si toutefois cette obstination à voir présente quelque intérêt. En fait on ne choisit pas vraiment. Parfois cela nous tombe dessus, et nous voilà comme tétanisés, foudroyés. Pas même le temps de biaiser. C'est évidemment la situation la plus tragique, celle de laquelle on se relève le plus mal, ou pas du tout. Qui peut se prétendre préparé à toutes les occurences ? On craint la mort et c'est la maladie chronique qui vous terrasse. Qui dira ce qui est pire ? Le réel, dans son statut abrupt, c'est l'impréparable, car préparant ceci vous avez négligé cela, et c'est cela qui arrive.

Chacun fait comme il peut. Dans cette affaire le jugement moral est plus que ridicule. J'en connais qui considérent le suicide comme une insigne lâcheté. Mais c'est eux, peut-être, qui se suicideront à la mort de leur femme. On juge hors contexte, aussi ne juge-t-on que mal. Pour ma part j'ai désappris de juger, de médire et condamner. Même le pire bandit, à examiner de près son histoire, est vraisemblablement habité d'une grande souffrance, à laquelle, hélas, il n'a trouvé comme parade que de faire souffrir autrui. Cela ne justifie rien, mais nous fait réfléchir sur la nature de la justice qui ajoute le plus souvent la souffrance à la souffance. Croyant réparer, nous redoublons le mal par l'intention du bien.