Il faut certes aimer la vérité, mais non la vénérer comme une idole, d'autant qu'une idole est chose de pierre ou de bois, inerte et aphasique. Nous n'avons que trop de pierres dans la tête, quand notre souci principal devrait être de nous alléger. 

Depuis quelque temps, je l'ai dit et répété ici, je tournais autour d'une intuition qui me semblait vraiment libératrice. A cette occasion j'ai pu faire de précieuses observations sur le mouvement de vérité, je veux dire cette exigence toute philosophique de ne pas se contenter de l'impression vivante, mais de lui donner quelque statut par la formalisation. Ambition légitime, et vaine pourtant, car sitôt entrevue, la vérité se dérobe. Il en va de moi comme du malheureux de légende, qui, d'avoir surpris Diane nue auprès de la fontaine, se vit changé en cerf, puis dévoré par ses chiens pour avoir souillé l'intimité de la déesse. Ah si la vérité est femme, et déesse de surcroît, nous voilà bien embarrassés !

Lacan définit expressément le réel comme le non-formalisable. Ce qui signifie que l'approche du réel se fait sentir, précisément, quand les mots se dérobent, quand nous échouons à saisir, alors que l'expérience, elle est bien réelle, vivace et troublante, aiguë comme une fente soudaine dans l'édifice. Si le terme de vérité a quelque pertinence, ce ne peut être que ceci : c'est le mouvement d'une rupture, d'une ouverture, qui brise l'Un de la représentation (nous sommes ordinairement dans l'Un, nous y végétons, y croupissons, y mourons : samsâra) introduisant en violence un Autre, un Dehors (Dehors s'entend par rapport à l'ici de l'Un), lequel sitôt entrevu semble à nouveau se dérober. Il en résulte que la formalisation est toujours en retard sur l'événement, toujours bancale et défaite dès le principe. Echec et ratage, sans espoir de solution. On se contente d'approximations, comme je fais abondamment, encore que ce ratage ne manque pas d'intérêt : on y gagne un peu en savoir, et beaucoup en humilité. En quoi nous rejoignons une fois de plus la position pyrrhonienne, si mal comprise, et si féconde, qui fait aller de pair le non-savoir radical et la possibilité de savoirs relatifs.

En quoi la vérité est de nature totalement étrangère à la science. L'accumulation de savoirs ne fait pas la vérité.

Ce petit développement permet de mieux comprendre pourquoi il n'y a jamais de véritable résultat. Ce que j'ai vu un jour, le lendemain s'est échappé, et je me retrouve tout nu et vif dans l'éternel matin du monde. Je ne puis m'appuyer sur rien, je suis chaque jour un débutant, chaque jour un amoureux de l'énigme. Il n'empêche : les choses se tissent quelque part, de manière graduelle, dans les profondeurs obscures de la conscience. Ce qui a été vécu n'est pas rien, même si on ignore comment cela se tisse, se compose et se recompose. "L'affaire suit son cours" aimé-je à dire, ta pragmata, les affaires de notre vie, conscientes d'un côté, inconscientes de l'autre. Il faut apprendre à se laisser faire, s'en remettre à un maître inconnu qui là dessus en sait plus que nous : daïmon, génie intérieur, voix de toutes les voies.

En tout cas, dans cet allègre processus de l'écriture, je me fais fort de ne pas bavasser ni lambiner. J'ai le sentiment intègre et irrécusable de creuser jour après jour mon sillon, marque sensible dans la chair, signe de vérité, en consonance avec tous les autres signes, formant pièce à pièce cette danse de la Philia tout autour du monde habité. J'aime à penser que les Anciens, comme Héraclite et Empédocle, lorsqu'ils dessinent "le Sphaïros à l'orbe pur" donnent moins une image du monde réel qu'une figure symbolique de l'universel, à la fois nécessaire et inaccessible.