Réfléchissant sur ma vie j'estime que je n'ai pas de quoi pavoiser. Cela du moins m'évitera de me prendre au sérieux, ou de jouer au mage. On ne joue de que trop, oubliant volontiers combien on est joué, jusque dans ces décisions que l'on prend, dont on ne saurait mesurer les causes et les conséquences. Dans toute intention, dans tout acte, il y a ce que l'on sait, et ce que l'on ignore, toute une part d'imprévisible qui suit comme l'ombre la lumière. Il y a la part du hasard, mais encore une part qui tient à l'obscurité de nos désirs, et qui n'apparaît qu'après coup - si tant est qu'on veuille bien s'en apercevoir. Tuchè c'est la rencontre aléatoire, Anangkè c'est la nécessité, et la plus cruelle, la plus impitoyable, mais la plus intéressante aussi, c'est la nécessité intérieure, qui le plus souvent nous échappe à nous-même. C'est elle qui commande nos vies, qui nous mène par le bout du nez, ou du sexe, décide de nos entraînements et de nos passions et nous conduit infailliblement vers le type de mort qui convient à notre nature - sauf accident, lequel interrompt soudain la course et lui donne cet air d'inachevé, de burlesque parfois, ou de tragédie. Mozart meurt d'une infection à 36 ans. Faut-il y voir un hasard sans cause, ou l'expresion d'une destinée conforme au destin ? Goethe meurt à 83 ans. Il est clair qu'il voulait vivre longtemps, estimant même que la nature lui devait bien l'opportunité d'une seconde vie, après tous les efforts qu'il avait consentis dans celle-ci, et qui lui semblait manquer encore de perfection. Pour ceux qui se suicident l'affaire est claire. D'autres se suicident au long cours, alcool, drogue ou autres, rampant dans une existence sans joie et sans charme, mais incapables d'en finir en direct. D'autres choisissent ou sont choisis obscurément d'être au mauvais endroit au mauvais moment, et c'est la faucheuse qui met fin au spectacle. Dans ces affaires il est bien difficile de savoir. Je me dis volontiers qu'il y a, dans certaines destinées, je ne sais quelle accointance à la mort qui les prédestine au fatal. Le fatal ne ferait qu'entériner une secrète décision d'en finir.

Je ne suis pas pressé. Même je me réjouis d'avoir pu atteindre l'âge que j'ai, en dépit de nombreuses calamités, et d'un naturel peu sécure, enclin aux pensées douloureuses, aux émotions pénibles. Je ne suis ni ferme ni résolu, mais inconstant, vélléitaire en bien des domaines. Ce qui me sauve c'est une capacité de résistance, toute en souplesse, qui fait que, ne me raidissant point, je puis laisser souffler le vent. Une certaine inflexibilité de fond, sur l'essentiel, fait que je passe volontiers sur le reste. Par exemple je ne souffre aucune indécision dans les choses de l'écriture, considérant que c'est là ma raison de vivre, alors même que je sois le seul à le penser et à l'affirmer. Quoi qu'il advienne par ailleurs je me retrouve au matin devant mon clavier, c'est mon heure, c'est ma chance et ma nécessité. Si par quelque facteur malheureux je ne pouvais plus m'exprimer de la sorte, je n'aurais plus guère de goût à vivre et tout le mauvais côté de ma nature me tomberait dessus et m'écraserait. Les petits plaisirs de l'existence ne pourraient compenser la faille béante qui s'ouvrirait devant moi, en moi, m'emportant dans l'abîme. "Ah padron, ah padron !" - les lamentations de Leporello ne peuvent détourner Don Giovanni du gouffre de l'enfer.

J'appelle Daïmon cette voix, cette nécessité intérieure qui est plus authentique que le moi conscient, si infatué de soi et qui ne comprend rien à rien. Ange ou démon, génie bienfaisant, et malfaisant à l'occasion, qui nous torture et nous ramène à l'étude, à l'oeuvre, à l'essentiel. Socrate parlait d'un démon qui le détournait des mauvaises actions à la manière d'une conscience morale de culpabilité. Moi je le conçois comme une énergie positive, active, exigeante, qui nous houspille bien à l'aventure, quand nous oublions notre route, et nous y ramène, et nous y met le nez, et ne se tait que nous ne soyons revenus à la tâche. J'aime mieux le commandement ultime que le démon adressa à Socrate en prison, quelques jours avant sa mort : "Socrate, fais de la musique !" - voilà une belle injonction, à la quelle Socrate aurait dû céder depuis longtemps, s'il avait su l'écouter. Eh bien, chers amis, faisons de la musique, sous quelque forme qu'elle se présente à nous, poèmes, discours, symphonies ou folâtries, peu importe, pourvu qu'en chantant et composant nous ayons l'ivresse !