L'insatisfaction, c'est bien connu, nous poingt dans ses machoires d'acier. C'est une constante de la pensée, de Bouddha à Freud, avec le relai inévitable d'Epicure, de poser l'insatisfaction comme une donnée première de la condition humaine, sous diverses variantes, "soif", "manque", "taedium vitae", 'souffrance", et autres. Lucrèce loue Epicure d'avoir diagnostiqué magistralement la source de nos malheurs :

   "Il comprit (...) que le mal venait du vase même

   Dont le défaut gâtait de l'intérieur toute chose, 

   Tout apport extérieur, fût-ce le plus précieux.

   Il lui apparaissait poreux et fissuré, 

   Incapable de se remplir d'aucune manière. ( VI, 18 à 21)

L'intérêt de ce passage est de souligner le fait que le "vase" est structurellement "poreux et fissuré", et non pas par occasion ou circonstance. Beaucoup ont cru que l'insatisfaction tenait aux conjonctures historiques, à l'injustice sociale, à l'inégalité, à la misère, à la morale répressive, et qu'en somme il suffisait de renverser l'ordre régnant, d'y substituer un ordre juste (?) pour y remédier. Outre le fait que les changements sociaux et politiques n'ont jamais été pleinement satisfaisants, ils n'ont manifestement jamais tari la source de l'insatisfaction structurelle. Mais si l'on pousse le raisonnement, il apparaîtra tout aussi évident que les "remèdes" des sages, Epicure y compris, n'y changeront rien de remarquable. Qui peut croire sérieusement qu'il pusse exister quelque chose comme le nirvâna, ou l'ataraxie, la parfaite absence de troubles, quand le premier accident venu, la mort d'un proche, la ruine ou le chômage, la maladie même, vient bousculer et renverser un"équilibre" mental si difficilement gagné. Freud était plus sérieux quand il se contentait de promettre, au terme d'une cure thérapeutique, le remplacement de la souffrance névrotique par "un malheur banal".

Mais alors, à quoi tient l'insatisfaction, s'il n'est aucun moyen d'y mettre fin ? Pourquoi le vase est-il poreux, pour l'homme, quand il ne l'est pas pour les dieux (incorruptibles et bienheureux), ce qui se conçoit aisément, mais pour les animaux de même, lesquels vivent très simplement selon les lois de leur nature - rappellons ici le célèbre épisode de la traversée de Pyrrhon, qui, alors que sous la tempête déchaînée les voyageurs tremblaient d'effroi, faisait signe vers un goret impavide et vantait l'ataraxie animale - pourquoi donc l'homme est-il sujet à l'insatisfaction chronique, et cela alors même que ses besoins sont satisfaits, sa condition assurée, sa santé florissante, et que, comme on dit, "il a tout pour être heureux"? Voilà une énigme qui mérite considération.

Si l'on écarte les explications métaphysiques, il reste ceci : historiquement l'homme se sépare de la nature et de la condition animale, créant un espace et une histoire spécifiques. Il est l'être de la séparation et de la rupture. Freud dira que l'insatisfaction vient de la culture, laquelle exige un renoncement aux instincts naturels, un refoulement des pulsions agressives et sexuelles afin de garantir l'existence de tous dans une société vivable. C'est une sorte de pacte implicite : je renonce à la violence pour que toi tu fasses de même. Ce renoncement princeps est partiellement compensé par des satisfactions substitutives : art, sport, divertissements de toutes sortes, qui permettent une certaine libération pulsionnelle. Mais chacun voit bien que le marché est truqué, et qu'il subsiste quelque chose, un reste ingérable qui se transformera en symptômes et nourrira un ressentiment permanent à l'égard de la culture et de l'orde social. D'où un malaise perpétuel, structurel, inamovible. La cure analytique offrira un débouché symbolique et créatif là où la névrose se perd dans une stérile répétition. Ce n'est pas le nirvâna, c'est un malheur banal qui permet "d'aimer et de travailler". En somme, on ne supprime pas l'insatisfaction, on apprend à la gérer en réduisant les espoirs mégalomaniaques, en rabotant les illusions de toute puissance et de jouissance illimitée.

Je me demanderai si, plus profondément, ce n'est pas le langage, l'ordre symbolique et sa loi, qui sont à l'origine du processus : nommer c'est renoncer à la Chose, la désigner dans un écart que rien, dès lors, ne pourra plus combler. En parlant nous consommons la perte de l'être, acceptant, sous la contrainte éducative, de nous transfomer en sujet de la parole. Une part de nous-même passe sous la barre du signifiant, échappe à la nomination, à la symbolisation, vivant d'une existence autonome et secrète (l'inconscient), et engageant une lutte souterraine et perpétuelle contre l'ordre symbolique, nourrissant une insatisfaction pérenne, qui se libère partiellement dans les retours du refoulé, les conduites addictives ou symptomatiques, voire les passages à l'acte plus ou moins catastrophiques. Il est d'autres issues bien sûr, moins pathétiques, comme l'art ou la sublimation. Aucune, en tout cas, ne supprime radicalement l'insatisfaction fondamentale.

Si ces considérations sont exactes elles ruinent totalement tous les programmes traditionnels et contemporains de "bonheur", lequel, Kant l'a dit avec maestria, est "un idéal de l'imagination". On peut toujours réver, cela ne coûte pas cher, sauf si le rêve entraîne des conduites stupides. On peut, à l'inverse, prendre acte, et se demander par exemple, comment comprendre la notion d'ataraxie, si la satisfaction durable est impossible. Je ne vois qu'une solution : renonçant au projet maximaliste de "bonheur", considérant l'insatisfaction comme indépassable, il reste à vivre au gré, selon, ni trop haut ni trop bas, réduisant les écarts, glissant à la surface, comme faisait Montaigne, qui sut disqualifier les idéaux pompeux, ramener ses visées à la mesure commune, et trouver un sain et vigoureux contentement dans le cours ordinaire des choses, à l'écart et du malheur et du bonheur. Voie moyenne et sans lustre, mais la seule réellement praticable.