Voici une proposition qui ouvre : il y a de l'Autre. Sans quoi la répétition serait invincible, irrémédiable. Encore faut-il distinguer : pour qu'il y ait de l'Autre, il faut que l'autre qui se présente (autrui, le proche, le semblable) ne soit pas perçu comme trop semblable, reflet, miroir, ou pire encore, excroissance du Moi, comme on voit dans certaines organisations psychotiques, lesquelles opèrent un déni, où l'autre comme tel est purement et simplement forclos, sans représentation psychique dans la structure. Le pervers ne voit dans l'autre qu'un moyen au service de sa jouissance. C'est dire que ni le psychotique ni le pervers n'accèdent à la reconnaissance de l'autre comme autre. Structure saturée.

Pour qu'il y ait de l'Autre il faut un trou, une béance, une faille dans la structure : quelque chose a fait irruption, creusant un sillon, inscrivant une marque, puis un signe, une lettre qui stipule l'évidence que je ne suis pas seul, qu'il y a un sort commun, une justice commune, une loi qui régit l'usage de la langue et le jeu de la demande. "Chacun son tour",  et non pas tout, tout de suite. C'est le fondement triangulaire de la culture humaine. Et puis il y a les différences : l'homme n'est pas la femme, le vivant n'est pas le mort, l'homme n'est pas le dieu, ni l'animal. Tout le problème, pour le sujet, est de s'y reconnaître, et de s'y affirmer, alors que ces différences il ne les a pas choisies, et qu'elles s'imposent à lui selon la nécessité du langage. On conçoit que ce ne soit pas facile. C'est dire aussi que d'un certain point de vue (structural) c'est bien l'Autre qui précède le sujet, et le rend possible, encore que le sujet l'ignore. C'est cette ignorance qui fait le drame de la subjectivation. L'éducation réussie serait celle qui, sur la base de cette nécessité première, vécue comme contrainte du symbolique, mènerait le sujet vers la connaissance et la reconnaissance de sa place dans le système symbolique, par quoi il saurait déployer sa singularité. C'est là un schéma idéal, bien rarement réalisé, mais qui doit valoir comme modèle de la maturation psychique.

Ici pointe une nouvelle difficulté : si l'Autre est ce par quoi s'effectue la subjectivation, il importe de mieux préciser la nature de cet Autre : système symbolique, trésor des signifiants, langue et justice distributive, jeu réglé des différences. Soit. Mais cet Autre n'est pas une divinité, une puissance infaillible, une autorité absolue. Chacun voit bien que les lois changent, que les normes évoluent, que le bien et le mal, qui soutiennent la morale, sont susceptibles de révision et d'amendement. Il n'y a rien d'absolu sous le soleil. L'Autre est à la fois souverain et amendable. Il est, sans être tout à fait. Et s'il se réifie en maître nous plongeons en dictature. Bref le Grand Autre est barré, ce qui ne signifie nullement qu'il n'existe pas, mais qu'il existe à la manière dont existent les réalités humaines, à la fois existantes et impermanentes, nécessaires et contingentes, indiscutables et discutables, comme sont nos lois, et comme est le sujet lui-même. Mais le pire serait de dire qu'elles n'existent pas du tout. 

Avoir vénération inconditionnelle du Grand Autre engendre la dictature et la servitude. Refuser toute valeur à l'Autre ramène au chaos. Il reste cette position inconfortable mais réaliste qui considère que le Grand Autre est à la fois nécessaire et précaire, et que, structurellement, à l'Autre barré correspond le sujet barré : tous deux incomplets, tous deux soumis à la loi du temps, tous deux évolutifs et créatifs.