On glose à l'infini sur le fait de savoir pourquoi la théorie de la déclinaison (clinamen, parengklisis) est absente des écrits conservés d'Epicure. Certains vont jusqu'à prétendre que cette théorie serait une invention personnelle de Lucrèce. Or tous les successeurs d'Epicure la mentionnent comme un élément central de la théorie physique, en particulier Diogène d'Oenanda, qui reproche à Démocrite d'être déterministe. On peut supposer avec quelque vraisemblance que la "Lettre à Hérodote" corresponde à un état premier de la théorie physique et qu'Epicure ait élaboré la déclinaison pour radicaliser son intuition de l'indétermination universelle. Loin d'être une correction tardive, une pièce rapportée, la théorie de la déclinaison est la pièce maîtresse, ce sans quoi l'épicurisme ne serait pas ce qu'il est. Je vais suivre ici cette idée, et en dégager le caractère disruptif et révolutionnaire.

La déclinaison introduit l'indétermination. Si tous les processus physiques (atomiques) relevaient de la causalité stricte il faudrait remonter à l'infini la chaîne des causes, toute cause étant effet d'une cause antérieure, ou d'un complexe de causes antérieures. La chaîne se perd dans la nuit des temps, dans un inachèvement conceptuel, lequel, faut-il s'en étonner, sera brusquement interrompu par le recours à quelque Cause première, Cause des causes, moteur immobile, deus ex machina : le Dieu d'Aristote ou le Démiurge platonicien. On retombe dans le mythe. Ou pour parler comme Spinoza plus tard, on se réfugie en Dieu "cet asile de l'ignorance". 

Il ne faut pas considérer la déclinaison comme un substitut poussif du Premier moteur immobile. Elle ne renverse pas la causalité, elle introduit une causalité aléatoire. Dans un champ de causalités données, elle permet de penser le surgissement d'une trajectoire imprévisible, d'un écart "pas plus grand que le minimum", minimum physique pensable, mais non observable (l'univers atomique échappe à la perception, étant inférieur au seuil de perception, en deçà du "minimum sensible"), le plus petit possible, mais suffisamment réel pour déterminer  un petit écart, tel qu'il puisse être cause d'une déviation minimale, laquelle entraînera des chocs, rencontres, collisions, attractions et répulsions dans une nouvelle chaîne causale. Ce facteur d'indétermination (hasard) génère de nouvelles combinaisons, qui sont parfaitement déterminées dans leur cours et leur trajectoire, sous réserve de nouvelles déclinaisons qui complexifieront à nouveau le processus causal. De la sorte l'indétermination radicale cohabite parfaitement et rationnellement avec la détermination.

Les auteurs épicuriens insistent sur ceci : sans la déclinaison rien ne peut se produire de neuf dans la nature, or la nature manifeste à foison sa puissance créatrice, dans la naissance des mondes, des étoiles, des espèces végétales et animales, et jusque dans la créativité humaine. La déclinaison rompt la chaîne funeste des "foedera fati", des liens de déterminisme, de la répétition indéfinie.

La déclinaison est à la fois intemporelle et temporelle, selon deux ponts de vue complémentaires. Temporelle, en tant que surgissant ici et là, "en des temps et des lieux également inassignables", imprévisibles et aléatoires, mais effectifs et réels, brisant une continuité et inaugurant de nouvelles combinaisons. Mais il faut y insister : la déclinaison, dans un univers qui n' a ni début ni terme, ne peut être considérée comme une origine absolue,  une cause unique et absolue, à la manière du Premier moteur. Il n' y a pas de commencement à l'univers, si bien que la déclinaison accompagne de tout temps, éternellement, le processus universel. Penser une origine chronologique c'est infailliblement retomber dans le mythe ( cosmogonies, théogonies à la manière d'Hésiode - voir Big bang des modernes). L'indétermination "quantique" de la déclinaison est contemporaine, indéfiniment, des chaînes causales, les deux processus étant mêlés, difficiles à distinguer, si ce n'est par une opération de la raison spéculative. L'essentiel étant que cette théorie rende compte rationnellemnt de la créativité infinie de la nature et des processus, à la fois réguliers et irréguliers, que nous pouvons observer en nous et autour de nous.

La déclinaison offre un chemin qui permet d'éviter l'impasse du déterminisme aveugle sans pour autant nous faire retomber dans la mythologie. Chemin exigü, mais nécessaire. C'est la seule solution à qui veut comprendre rationnellement les processus naturels et rendre pensable la liberté. Lucrèce utilise souvent l'expression "sponte sua", "de sa propre initiative", spontanément. L'atome dérive spontanément, une rupture de la continuité se fait spontanément, un saut, un écart productif ou désastreux (exemple les monstres), et dans la psyché un brusque écart, une impulsion imprévisible me fait dévier de ma route, à la manière d'un électron libre. C'est ainsi que nous pouvons nous réconcilier avec l'étymologie : physis, c'est ce qui croît, c'est la croissance, natura c'est ce qui naît, "les liens de Vénus", "foedera naturai", tout autre chose que la morne répétition d'une causalité aveugle et sans esprit. C'est de la dérivation, de la dérive, d'une sorte de dé-route originaire, liaison et déliaison éternellement originaire que s'origine le faste de la créativité universelle.