"Voluptas atque horror..." C'est ainsi que Lucrèce qualifie son émotion au spectacle de l'immense nature, extase, émerveillement et terreur. Sublime de terreur. L'"horror" crée l'horripilation, délire du corps excédé de panique et d'enthousiasme, s'il est entendu que l'enthousiasme c'est la présence du dieu en moi. C'est le dieu-nature qui est en moi, et moi, dans l'effroi sacré de la contemplation, je m'absorbe tout entier dans l'élément total, - perdu, ravi, transporté, désindentifié, corps désarticulé, esprit abandonné. C'est là une perception mystique, une extase mystique. On peut s'étonner : comment l'épicurisme, cette austère doctrine rationnelle du tout de la physique, peut-elle engendrer de tels émois, elle qui recommande en toutes choses la mesure, la modération, la tempérance? Mais les textes sont là, irrécusables, et si Epicure lui-même ne se laisse guère aller à l'enthousiasme, il est toujours loisible de lire entre les lignes, et d'enrichir la vision, comme le fait Lucrèce. Que Lucrèce soit un poète, et que chez un poète il apparaisse peu surprenant qu'il s'extasie, cela ne fait pas une objection : Epicure est toujours sobre, mais cela ne veut pas dire qu'il ignore le sentiment. Simplement, il préfère le discours rationel, et se méfie des effusions poétiques. Peut-être n'aurait il pas approuvé ce que le texte lucrétien contient de "panique", lui qui voulait précisément conjurer l'angoisse, vaincre la terreur par la juste appréciation des choses, règler l'âme au mètre de la mesure. Il n'empèche : sa vision de la nature implique une dimension d'émerveillement, d'étonnement où se mêlent l'exigence rationnelle et le sentiment de l'infini.

Que toute chose, combinaison éphémère d'atomes soit finie dans le temps et l'espace, que les mondes mêmes ne soient que corps éphémères soumis à la loi générale de combinaison-destruction, que la vie aille à la mort, que partout la mesure impose sa limite, que la raison trouve en toute chose les mêmes lois et les mêmes limites, il n'en reste pas moins que le Tout est illimité, les atomes illimités en nombre, le vide illimité, que toute existence limitée se profile sur fond d'illimité, que tout corps, limité et mortel, est une excroissance périsssable du Tout impérissable. Car si le Tout avait une origine, qu'est ce qui aurait précédé cette origine, origine de l'origine, et cela dans l'infinité des temps? Et si le Tout pouvait disparaître un jour, pourquoi n'a - t- il pas disparu déjà, entraîné dans la destrucion illimitée? La physique grecque affirme l'éternité du Tout, la pense comme allant de soi, et distingue soigneusement le plan empirique où les choses se font et se défont, et le plan de l'immanence absolue, l'Apeiron, fondement a-chronique, sur quoi ils font relief. Mais ce n'est là encore qu'une manière de dire : l'Apeiron est dans les choses mêmes, l'éternité est dans les choses, les traverse pourrait-on dire, puisque jamais chose ne naît, ne se déploie et ne ne se décompose ailleurs que dans la nature elle-même, l'éternelle. C'est ainsi que pour Epicure, si les choses sont mortelles, les atomes qui les constituent sont bel et bien éternels, "principes, semences, éléments insécables, corps premiers", corps-source des innombrables combinaisons corporelles. En toute rigueur l'éternité pénètre la précarité temporelle, présente une sorte de dénégation indépassable de la loi universelle de mortalité. Je meurs mais mes constituants ne meurent pas. Je suis cet étrange mélange de mortalité et d'éternité qui ne permet en rien d'espérer une survie personnelle, mais assure à mon corps une recorporisation indéfinie. Ce n'est en rien une consolation au mal de vivre, c'est une loi de la physique, mieux encore une vérité métaphysique.

Peut-on raisonnablement parler d'une mystique épicurienne? Hors religion, en tout cas, hors espérance de salut, hors réincarnation ou délivrance. Mystique païenne si l'on veut, contemplation silencieuse du Tout silencieux où se font et se défont les mondes, vision de l'éternité dans l'impermanence elle-même, de l'illimité dans les limites elles-mêmes, de l'Aïon dans le jeu de Chronos, de l'immensité dans la mesure, de l'infini dans la fin. Cette intuition sublime excède toute raison, tout en la laissant être, si juste à son propre niveau, si précieuse. Et nous ne nous perdrons pas dans l'illimité : toujours nous saurons ce qui peut être, ce qui est, ce qui ne peut pas être. Il est juste de se méfier des extases et des extatiques. Ceux là confondent le réel et l'illusoire. Mais pour une pensée saine, et bien faite, la raison ne sera jamais qu'un outil de mesure. Au delà commence la contemplation.

Je rêve d'une mystique très froide, et sobre, sans émoi particulier, sans effroi ni extase, tranquille et sereine, le corps au repos, l'esprit au repos, sobre sentiment de participation universelle, coïncidence sans jugement, apperception calme des événements qui vont et viennent à la Surface plane du monde.