"Vénus par des simulacres se joue des amoureux ;

Ils ne peuvent se rassasier de contempler le corps de l'aimée en sa présence

Et ne peuvent de leurs mains rien détacher des tendres membres,

Errant incertains sur le corps tout entier.

Enfin, membres accolés, quand ils jouissent de cette fleur

De jeunesse, quand  déjà le corps envisage des joies

Et que Vénus est au point d'ensemencer le champ de la femme,

Avides ils clouent son corps, ils joignent leur salive

A la sienne, leur souffle pénètre sa bouche qu'ils pressent de leurs dents ;

En vain, puisqu'ils  ne peuvent rien détacher de son corps,

Ni le pénétrer, et de leur corps aller jusqu'au tréfonds de son corps".  (Lucrèce : chant IV, vers 1101 à 1112)

 

          Désespoir d'amour, et ruine du désir. S'il existe en effet un objet de nature pour la soif, le liquide, et pour la faim les aliments, si pour tous les besoins la nature offre généreusement de quoi les satisfaire, et de rétablir l'homéostasie de l'organisme, il n'existe rien de comparable pour le désir d'amour. L'amour s'exténue dans le vide, faute d'objet correspondant, qui soit de nature à calmer la frénésie, à satisfaire le désir : l'amant se débat avec les simulacres de la bien-aimée, s'échinant en pure perte à prélever sur le corps ces étranges pellicules, si fines, si insaisissables qui semblent envelopper de merveille le corps de l'aimée. "Ils ne peuvent rien détacher de son tendre corps", leurs mains avides s'épuisent à saisir ce qui toujours échappe comme la buée, la rosée du matin, le vent qui glisse entre les feuilles, l'eau qui  glisse entre les doigts. Ce qui provoque l'émerveillement, cette "aurore aux doigts de rose" qui flotte tout autour de la peau, ce mirage de douceur et d'enchantement qui flotte devant les yeux de l'amant, qu'est ce donc, sinon un "simulacre", une image sans profondeur, contour et forme vides, - corps virtuel dirions-nous aujourd'hui -, émanation alléchante et miraculeuse d'un corps impénétrable. Car notre amant s'est épris d'une doublure imaginaire, d'un "phénomène", pure apparition, à la semblance certes du corps réel, ou du moins de sa forme apparente, de son "apparaître", mais sans organes, sans peau, sans coeur ni sexe. Voilà pourquoi, contre l'opinion courante, Lucrèce dit bien qu'ils "ne peuvent le pénétrer", le corps de l'aimée.

Lucrèce prend le plus grand soin à bien distinguer la passion, cette rage cannibalique et mortifère, de la "Vénus vagabonde", qui nous pousse tout naturellement à nous satisfaire "dans n'importe quel corps", dans l'épanchement libre de toute contrainte, de tout mirage, de tout leurre. "Désir naturel et non nécessaire" dirait Epicure, mais bien agréable. Et pourquoi se priverait-on de volupté si la liberté est sauve, et si le corps, et l'âme, peuvent goûter la fin de la tension, qui est le plaisir même?

"Ce n'est pas se priver de la jouissance de Vénus que d'éviter l'amour

Mais plutôt en prendre les avantages sans rançon".(vers 1073,1074)

Le tout est de fuir les simulacres, de distinguer le réel du corps, si facile à toucher, si aisé à satisfaire, de l'imagination qui exalte le désir à l'infini, sans mesure. Car si le corps a ses limites, si la volupté ne peut  s'étendre à l'infini, mais varier seulement dans le jeu de l'eros, l'imagination ne connaît ni terme ni objet de satisfaction accessible :

"C'est le seul cas en effet où plus nous possédons

Plus notre poitrine brûle d'un terrible désir".(Vers 1089,1090)

Au mieux l'amour est un aimable délire, au pire une folie meurtrière. Le désir, une déviation regrettable de la nature. Mais alors, que devient la puissance de Vénus, - elle "qui gouverne tout?". Vénus c'est la nature elle-même, la "génitrice", "la volupté des hommes et des dieux" (Chant I, ouverture). C'est Vénus qui fait les couples, et la génération universelle. Pas question de refuser cette puissance de vie. D'ailleurs c'est sans doute impossible, et tel qui croit y résister y succombera, sans doute sous la forme dégradante de la passion. Mais c'est un problème d'éthique. Comment vivre la pulsion érotique sans sombrer dans les formes diverses et variées de l'aliénation? Lucrèce recommande le vagabondage. Epicure vivait avec Leontia. On se demanda, dans l'école du Jardin, si le sage pouvait se marier. C'est selon. Priorité éthique : veiller à conserver l'autarcie, la "gouvernance de soi même". Le reste est affaire de disposition, de kairos.

Demeure ce redoutable problème des simulacres. Nos rêves sont des perceptions de simulacres. Il faut penser que les simulacres, à travers l'espace infini, viennent heurter la surface de la conscience, y imprimer leur marque sensible, y réveiller nos désir, mettre en branle notre sensibilité, et parfois, au coeur d'un rêve provoquer toutes les fureurs de la passion, tous les déchirements et jusqu' au délire de l'amour partagé. Quelle est la frontière entre la perception et l'hallucination? Peut-être que, contre toute la logique psychiatrique, nous n'hallucinons jamais, et que nos délires ne sont que des perceptions de simulacres, avant que le jugement n'intervienne pour distinguer le vrai du faux. En toute rigueur il n'existerait point de fous, seulement des hommes plus ou moins avisés. Simple différence de degré, et de lucidité.

Dans le marécage de la méprise universelle, serait un peu plus sage celui qui n'accorde aux simulacres, toujours présents et décidément inévitables, que le crédit qu'ils méritent. Après tout, il est des simulacres heureux, apaisants et bénéfiques, comme sont ces images des dieux qui viennent ensoleiller nos rêves.

 

 

 

 

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